Adrienne Yabouza - yves pinguilly site

Aller au contenu

Menu principal :

Mixage

ADRIENNE YABOUZA
La source




Il y a des jours où le soleil nous tourne le dos. C'est comme s'il privait de lumière la vie qui garde du sens alentour de nous ici et aussi là-bas, à la surface des miroirs. Et puis il y a d'autres jours, lumineux, qui ouvrent la porte sur l'infini, des jours où la peau des mots est si fine que chaque parole semble respirer pour nous… Un jour, à Bangui qui est la capitale de la République Centrafricaine, j'ai eu cette chance de mettre le pied derrière une lisière, de croire alors que l'infini m'était offert… ce n'était pas exactement cela ; ce n'était pas non plus l'invisible tant promis sous ces tropiques qui m'attendait, mais simplement une source. Oui, une source au milieu d'un arrière pays. Là, j'allais vivre une rencontre telle, qu'elle allait marquer définitivement ma vie, comme ces événements décisifs de l'enfance qui sont à jamais en nous indélébiles.
Voilà.

J'attendais avant de traverser une rue trop encombrée, dans ce mille du cœur de la ville que l'on nomme si justement le Point Zéro. Près de moi, sur le trottoir, une petite fille en tressait une autre. Derrière elles, deux femmes. L'une qui m'avait entrevu la veille sur son écran de télévision me demanda ce que je faisais là. C'est vrai que Bangui, n'est pas une ville où les Blancs vont en vacances ! Je lui répondis que j'étais invité pour quelques jours. Elle questionna encore. Je lui appris que j'étais écrivain et à sa demande je lui dis mon nom. Sa voisine me lança : " J'ai un livre de toi ! ". Je lui fis un sourire pour répondre à sa politesse qui ne pouvait être que mensongère. Comment aurait-elle eu un livre de moi ? A Bangui, il n'y a aucune vraie librairie ! Je saluai les unes et les autres et je finis par traverser.
Le lendemain à la même heure je repassai au même endroit. Et là, la femme qui avait affirmé " j'ai un livre de toi " m'attendait, avec effectivement un livre de moi, un roman publié il y a si longtemps que je le croyais oublié de tous et de toutes. Cette femme là, c'était Adrienne Yabouza. Quel bon génie était sorti de l'eau de l'Oubangui ou du couvert des arbres de la grande forêt équatoriale, pour faire que nous nous rencontrions ? On peut se le demander, tant il est vrai qu'à Bangui, les talimbis qui sont les terribles hommes-caïmans du fleuve ou les likundü-zotibi qui sont d'effroyables sorciers ne laissent généralement aucun espace pour le hasard. Jamais, chez moi en Bretagne où derrière l'un des quatre horizons de la France éternelle, où je publie, cela ne m'était arrivé : rencontrer un ou une inconnue me lançant "j'ai un livre de toi !" Dans cette République Centrafricaine, si cassée, si pillée, si éloignée du monde moderne j'étais pour le coup ému, comme on l'est quelques rares fois dans sa vie. Le livre - Le cœur qui pique les yeux-, qu'Adrienne tenait à la main, avait une histoire. Elle l'avait acheté à l'une de ces " librairies par terre " qui sont des espaces que de petits vendeurs s'aménagent sur le trottoir pour vendre des vieilleries qui sont le plus souvent des classiques scolaires. Si mon roman s'était trouvé là, en vente, c'est parce qu'il avait été volé au Centre Culturel Français, quand il avait été pillé et brûlé. Le pays allait mal, la foule voulait marcher jusqu'à la présidence où un dictateur régnait. L'armée française, toujours prête à défendre une dictature (et les intérêts de la France) avait empêché les manifestants d'approcher du palais. Alors, la manifestation avait fait demi tour en criant " les français nous emmerdent, on va les emmerder ".
D'un bon pas ils étaient allés mettre le feu au Centre Culturel Français. Quelle chance pour moi ! Sans cet événement sans doute ne serais-je jamais devenu ami avec Adrienne. Donc, ce jour de l'année 2006 où la pluie des mangues allait vaincre la poussière rouge de Bangui, j'ai rencontré Adrienne. Passée la première émotion, j'ai osé l'inviter, comme cela au débotté, on ne peut mieux dire ! Mais, elle n'était pas libre pour déjeuner. Le petit salon où elle coiffait et où elle tenait la caisse, ne la libérait que le soir. Alors, sans réfléchir plus je l'invitai pour le soir. Elle hésita un peu, un peu seulement. Quand nous nous retrouvâmes ce soir là, je lui demandai de nous emmener où elle voulait. Nous étions dans sa ville, à elle de choisir un restaurant. Nous allâmes passer la soirée chez madame M'Boka, où le yabanda était délicieux. Je ne fus pas très original. Je lui posai quelques questions ordinaires, probablement mille et mille fois énoncées par un homme qui rencontre pour la première fois une femme dont il ne sait rien. Adrienne mot à mot se raconta. Doucement. Timidement. Je n'appris bien sûr pas tout d'elle ce soir là. Mais, alors qu'elle parlait depuis quelques minutes, j'eus l'impression de me trouver dans une autre Afrique, là où des griottes racontent le lointain passé et l'actualité. Ce n'était pas l'histoire de Soundjata que j'entendais, ni celle de Samory, pas plus que celle des amazones d'Abomey ou la geste de Chaka. J'écoutais Adrienne. Elle se disait mot à mot, et sa voix qui me confiait ce qu'avait été sa vie depuis sa petite enfance, me racontait en fait l'histoire générale de l'Afrique depuis les Indépendances, cela à partir des tourments, des malheurs, des affronts, des peurs, et des quelques joies d'une simple femme. On le sait, les écrivains quand ils parlent de leur travail, évoquent souvent la distance entre ce qu'ils ont réussi à dire et ce qu'ils auraient voulu dire. Le langage ne se laisse pas faire, il ne permet pas toujours de tout avouer… même s'il arrive aussi qu'il laisse passer en douce ce que l'on aurait voulu taire !

Ce soir-là, en écoutant Adrienne, j'eus l'impression d'être en face d'un écrivain qui parlait si bien une langue française, qu'il réussissait à tout dire, avec une parfaite maîtrise. Son récit n'avait rien d'un conte, et pourtant le roi Chahriyâr écoutant la belle Chahrazade au début de n'importe laquelle de leurs mille et une nuits n'eut pas plus d'émotion certainement que j'en eus en écoutant Adrienne. Le lendemain de ce soir là, je la revis avec quatre de ses cinq filles. Nous passâmes la soirée ensemble et les filles me racontèrent comme savent le faire des jeunes filles peu habituées à parler haut, ce qu'elles avaient vécu avec leur mère. Ainsi je sus tout ou presque des mutineries de 2001 et 2003 à Bangui. J'appris comment Adrienne et ses enfants avaient fui alors que la chasse aux Yakomas était ouverte pour tuer aussi bien les femmes que les enfants et les hommes. Comment elles avaient été arrêtées et alignées avec d'autres -qui eux allaient mourir-, pour être exécutées ; comment au dernier moment elles allaient être sauvées  quand un militaire qui les connaissait les fit sortir du lot.


J'en appris beaucoup oui et aujourd'hui je pourrais écrire une saga à propos d'Adrienne et de sa famille. Je pourrais même raconter avec précision chacun des soixante deux jours où elle vécut cachée dans la forêt, avec ses filles. Ce deuxième soir, quand elle cessa de parler après ses filles, je lui déclarai : " Vous ne le savez pas, mais vous êtes un écrivain. Il faut écrire… ". Elle rit, elle qui avait été tant privée d'école, elle qui était une de ces simples femmes de quartier. J'avais deviné moi que cette simple femme était une source. Il me fallut la persuader. Je ne raconte pas tous les détails ici. Mais trois mois plus tard, j'étais de retour à Bangui. J'avais loué une petite maison dans le quatrième arrondissement. Et là, jour après jour nous avons écrit. Nous avons tout d'abord appris à écrire ensemble et, page après page nous avons rempli des cahiers. Aujourd'hui nous en sommes à trois romans achevés, dont deux sont en librairie : La défaite des mères et Bangui… allowi. Adrienne est devenue un écrivain, relisant mes phrases quand c'est moi qui tiens le stylo, me demandant de modifier ceci ou cela… Les histoires de femmes qu'elle invente, pour donner au lecteur un écho de la dure vérité de la vie réelle, surprennent ceux qui avaient en tête une autre Afrique, une Afrique falsifiée par les grands médias, une Afrique riche en animaux sauvages et en territoires de vacances pour Blancs… Nos livres sont des romans. Nous inventons de la vérité pour que les uns et les autres perçoivent le réel de la vie africaine d'aujourd'hui, quand on est un homme ou une femme normale, c'est à dire pauvre, côtoyant sans cesse la mort, cherchant toujours l'argent pour manger un peu de manioc… et puis, la littérature est avant même l'histoire racontée par les écrivains, une écriture : rien d'académique dans notre langage, dans notre langue française colonisée par le sango, le yakoma, le lingala et l'hostilité de la forêt avec ses embuscades et ses fièvres plus l'exclamation des fleuves qui ne veulent pas être cadenassés. La République Centrafricaine a donc un nouvel écrivain :  Adrienne Yabouza, une femme qui sourit quand l'alphabet renâcle pour dire l'enchevêtrement de ses sentiments.

Yves Pinguilly
Bangui février 2010



l'aventure continue puisque Adrienne Yabouza  publie chez Bilboquet son premier album pour enfants, Comme des oiseaux qui sera suivi d'un autre album pour enfants, Méchante nuit, chez Planète Rêvée et d'un roman en littérature générale, Co-épouses et Co-veuves chez Cauris.






Voir vidéo







 
Retourner au contenu | Retourner au menu