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BANGUI GUERRE





J'ai découvert Bangui un petit matin clair, alors que la lumière venait d'être lavée par une belle averse de saison des pluies. J'arrivai pour la première fois dans cette ville, capitale de la République Centrafricaine, alors que je connaissais bien déjà ses voisines d'Afrique Centrale (l'ancienne Afrique Équatoriale Française) N'djamena, Brazzaville, Libreville. Je connaissais aussi après trente années de brousses et de savanes d'autres Afriques, à l'Ouest ou l'Est du continent. J'avais appris qu'en Afrique l'homme blanc ouvre souvent de grands yeux mais ne voit rien. Aussi le blanc boucané que j'étais depuis longtemps, voulait prendre son temps et faire vraiment son curieux pour découvrir Bangui.
J'arrivai après avoir lu quelques livres essentiels dont Le Voyage au Congo d'André Gide, paru en 1927 ; journal du voyage qu'il fit avec le cinéaste Marc Allégret et qui se passe dans cet Oubangui Chari qui au moment des Indépendances Africaines deviendra la République Centrafricaine. Il y évoque bien sûr la petite ville de Bangui qui n'a alors qu'une bonne vingtaine d'années. J'avais lu aussi quelques pages intensément amoureuses de Romain Gary qui séjourna à Bangui au début de la dernière guerre. Lu bien sûr le livre de Vassilis Alexakis Les mots étrangers, Vassilis avec lequel je dégusterai quelques années plus tard, dans un petit restaurant de la ville le traditionnel Ngoudja  qui est à Bangui comme à Brazzaville où on l'appelle Saka Saka un des grands plats nationaux.
Ayant lu Vassilis, je savais que Bangui avait une chance rare dans les pays africains, c'est que toute la population (de la ville et du pays) partage la même langue le Sango, même si les uns ou les  autres parlent aussi Yakoma, Banda, Gbaya… et bien sûr le français quand ils ont eu la chance d'aller à l'école. Le français, la langue du colonisateur, devenue la langue nationale du pays.



Mais, il faut se réveiller de ses lectures pour mieux voir, mieux comprendre et mieux aimer. J'étais réveillé, et ce fut ma chance !
Je découvris tout d'abord les grandes avenues de la ville où le goudron était déjà défoncé, mais où l'on pouvait marcher à l'ombre douce et bienfaisante des  manguiers. A Bangui le manguier est l'arbre roi et quand les mangues sont mûres elles sont aussi nombreuses dans les arbres que peuvent l'être chez nous en Bretagne ou en Normandie les pommes. Les manguiers sont hauts, très hauts et il n'est pas rare de voir des jeunes aller "pêcher" des mangues. Munis de très longs bambous qui ressemblent à d'immenses cannes à pêche, ils font tomber dans un petit filet accroché en haut de leur canne les mangues qui seraient sans cette stratégie inatteignables.
Et puis, j'aperçus sur la colline de Gbazabangui qui domine la ville les mots Bangui la Coquette. Il n'est pas rare que les capitales ajoutent un substantif à leur nom pour mieux se hausser du col… cela me fit sourire. J'avais remarqué dans la ville de vilaines traces de combat évoquant les récentes mutineries, et beaucoup de délabrements. Bangui était elle encore coquette comme Venise reste Sérénissime ou Alger Blanche, ou Prague ville aux mille tours, aux mille clochers ? Pas sûr… Mais dans cette ville, ce qui pour moi comptait le plus, comme partout ailleurs c'était les hommes et les femmes. C'est toujours le cœur qui d'abord m'intéresse et j'allais être gâté puisque je fis aussi bien dans le vieux quartier historique de Lakouanga, que du côté de Benz vi, quelques unes des plus belles rencontres de ma vie qui nouèrent des amitiés durables.

Sur cette colline où Bangui se dit coquette, on peut rencontrer dit-on les fameux kolokongbas qui sont des lutins facétieux, parents certainement des korrigans que l'on rencontre encore en Bretagne quand… on a des yeux pour voir. Ce n'est pas tout. Dans la ville les croyances sont nombreuses et il faut toujours se méfier des likundüs qui sont de terribles sorciers ; il faut aussi se méfier des talimbis  hommes caïmans qui sortent du fleuve pour attraper les promeneurs ou d'autres et les emmener sous l'eau pour les mutiler, les tuer…
Le fleuve, Oubangui, est toujours large, beau. En saison sèche il laisse voir ici et là des bancs de sables, en saison des pluies il déborde un peu et court vers des rapides qui ne sont pas loin. Il est navigable plusieurs mois de l'année et quand il faut fuir, c'est quelquefois le bateau que l'on prend, pour naviguer huit jours vers le fleuve Congo et Brazzaville…

J'ai habité à Bangui au fil du temps différents quartiers, mais toujours j'ai eu en allant et venant de la poussière aux pieds et aux fesses en saison sèche et de la boue jusqu'aux mollets en saison des pluies. Dans la ville si délaissée par les différents dictateurs du pays, le goudron tant attendu n'est que rarement venu et, en dehors de quelques grandes avenues trouées ce sont des pistes qui traversent la ville.

Il y a quelques mois, alors que la rébellion Séléka s'apprêtait à entrer dans Bangui pour chasser le dictateur, et sa famille et son clan, j'étais à Bangui, chez moi cité Christophe. La France appelée au secours de la dictature, par la voix de son président clama haut et fort que la politique de Paris avait changée et qu'elle n'interviendrait pas. Le président de Centrafrique fit alors, à Bangui, au point zéro de la ville, un discours en langue sango appelant à la chasse aux français, demandant aux siens et à tous de s'armer de machettes (balakas). L'ambassade de France fut attaquée, le drapeau français déchiré. Je dus rester caché une vingtaine de jours avant de pouvoir m'envoler vers la Bretagne et mon village des Côtes d'Armor. J'en ai profité pour écrire un roman, éclairé la nuit par ma lampe à pétrole.

Aujourd'hui, alors que presque une année s'est écoulée et que Bangui la Coquette est devenue Bangui la Roquette, je suis heureux que l'armée française intervienne sous mandat de l'ONU, pour protéger ceux que j'aime.
Et puis je pense à cette année 1940 où le général de Gaulle vint à Bangui. L'Oubangui Chari d'alors se rallia à la France Libre. Les hommes noirs de Bangui s'enrôlèrent pour libérer la France et ce fut la création du BM2, le Deuxième Bataillon de Marche. Après être passé par la Syrie ce bataillon, de bataille en bataille arriva en France et se couvrit de gloire sur la côte atlantique, avant de participer largement à la libération de la ville de Royan.
Ce bataillon qui  le 18 juin 1945 défila sous l'Arc de Triomphe avait été fait en 1942 Compagnon de la Libération.
Un jour certainement Bangui redeviendra coquette.
Aujourd'hui c'est Bangui Guerre.
Aujourd'hui Bangui souffre, mais comme disent les Banguissois "on espère". Gbanda ga a ké oundi, répète-t-on en sango, soit : un jour ça va finir.

Yves Pinguilly
(Ouest France, 15 décembre 2013)






 
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