Equipage-Peloton - yves pinguilly site

Aller au contenu

Menu principal :

Mixage

EQUIPAGE-PELOTON




Heureusement, quelques vieux briscards dans mon genre, qui passèrent leur certif l' année des derniers Six jours du Vel d' hiv (remportés par l' équipe Anquetil-Darrigade-Terruzzi), gardent des intelligences avec leur enfance. Les gens sérieux de tous poils, qui sont toujours polis par-ci et propres sur eux par-là, accusent facilement ces vieux briscards-là d' intelligence avec l' ennemi. On les comprend ! L' enfance c'est le rêve, c' est vite l' insolence. C' est l' émotion avant le respect du règlement bref, c' est de la vie, en vrai ; de la vie avec tous les périls des novices devant l' amour.



Enfant, j'étais pirate. J' allais aux îles. Je découvrais des trésors. J' étais vêtu avec tout le mauvais goût qu' imposent le trop de couleurs, le trop de dentelles, le trop de soieries. J' avais aux doigts les bagues prises sur les princesses captives avant d' être seulement des favorites, des préférées. Enfant, j' étais aussi champion du Tour de France. Quand je ne naviguais pas dans les mers du Sud bord à bord avec Edward Teach dit Barbe noire, j' étais au départ de l' étape. C' était facile de s' y croire. Je traçais, avec quelques géants de la route en culottes courtes, hommes de mon équipage-peloton, une grande boucle sur la terre noire de la place du quartier. Je la traçais avec mes deux mains nues. Après cela, tous nous prenions une série de capsules ramassées sur le plancher du bar-tabac du coin. Dans chaque capsule nous coincions un petit papier avec les noms de nos coureurs préférés. Le jeu, la course, consistait à frapper la capsule de l' index pour la faire avancer le plus vite possible, sans sortir de la route tracée, sous peine de revenir au point de départ. Il y avait toujours les très grands noms dans nos capsules, les noms de ceux dont les cendres seront un jour transférées au Panthéon, quand on aura enfin un vrai gouvernement de sprinters, de grimpeurs et de porteurs d' eau travaillant comme tous les exploités du monde. Il y avait aussi les champions moins célèbres. Ainsi, aux ténors dont nous acceptions de partager la gloire avec tous, les Bobet, Coppi, Anquetil, Koblet, s'ajoutaient nos barytons qui devaient bientôt, pourquoi pas, jouer un premier rôle. Parmi eux, Malléjac courait pour moi, quand il gagna en 1953 l' étape de Caen. Quelle joie ! Au nombre de mes préférés il y avait aussi Bauvin, Forestier, Mahé et, pour le plaisir phonétique donné en plus par leur nom, Lazarides, Varnajo, Dotto, Hassenforder. Aujourd'hui, quand je repense aux exploits de ces cinglés du Tour de France, dont le roman-feuilleton de vingt jours nous était conté par Georges Briquet sur Paris-Inter, je ne peux les comparer à d' autres sportifs même si je reste épaté par les boxeurs. Non, je ne vois guère que les pirates et les coureurs cyclistes qui aient une vie intérieure assez intense pour se transformer en une révolte aussi gratuite avec tant de hargne dans le coup de pédale ou le coup de sabre. L' abordage du Galibier, l' assaut du Tourmalet c' était Bahamontes, l'aigle de Tolède seul au large, ou Charly Gaul, l' ange de la montagne escaladant l'écume des vagues en lacets. Tous avec eux, derrière eux, sans prendre un ris de plus, sans plus carguer les voiles, risquaient la mort dans la violence des descentes.

Je continue de rêver et je peux bien croire avant chaque Tour que Robert Louis Stevenson va manager une surprenante équipe dans laquelle le jeune Jim Hawkins sera un fameux débutant sachant à temps se méfier de tous les coups fourrés du peloton avec ses forbans style Geminiani, cachés sous des pseudos genre Long John Silver ou Chien noir. Et puis, le Tour étant parti faire son tour, comment ne pas penser une fois de plus à Tom Simpson, mort tué dans son duel avec le mont Ventoux ? Mort aussi bêtement que Pouchkine. C' était une treizième étape. Il y a des jours où il est difficile de ne pas être superstitieux. Bien. Puisque cette année encore les cols des Alpes et des Pyrénées vont hausser le ton, levons l' ancre et haul away ! old fellow away !

Yves Pinguilly
Col du Tourmalet 1991



Au vingt et unième siècle, le Tour continue !





 
Retourner au contenu | Retourner au menu