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MA VIE AVEC FLORENCE KOENIG


Florence 2012




Tout a commencé à cette autre époque, cet autre siècle alors que l'ordinateur portable était encore de la science fiction, et que le smartphone à tout faire n'existait pas. C'est dire si c'est loin…
Était-ce l'année où John Lennon a été assassiné ? L'année précédente qui vit le renversement de l'empereur Bokassa (Papa Bok 1er) en Centrafrique,  ou un peu avant… ou juste après soit l'année où le roman Anne-Marie obtint le prix Goncourt ? Je ne sais plus, mais ce que ma mémoire a très bien retenu, c'est le lieu et toutes les circonstances de notre rencontre.
Donc, c'était une vingtaine d'années avant le XXIème siècle, c'était aux Lilas (métro Mairie des Lilas) chez Alain Duret l'un des responsables de l'époque de la Charte des écrivains, Charte qui en était encore à ses balbutiements. Nous tenions réunion dans sa salle à manger, comme ce fut souvent le cas chez l'un ou l'autre des chartistes. Nous n'étions pas plus d'une douzaine de membres de la Charte des écrivains et illustrateurs pour la jeunesse à l'époque. Alors, quand arrivèrent ensemble, au milieu de nous (Christian Grenier, Christian Léourier, le couple Michel Grimaud…) trois illustratrices, ce fut un événement ! Ces trois là, que je nomme ici par ordre alphabétique, étaient Terryl Euvremer, Florence Koenig, Claire Nadaud. Elles étaient venues en voisines, du Pré-Saint-Gervais s'informer de ce qu'était la Charte et le jour même elles en devinrent adhérentes. Elles le sont toujours. Elles étaient jeunes, belles, talentueuses, quelle chance d'autant que la Charte comptait alors essentiellement des écrivains. Elles avaient déjà "un peu" publié et elles montrèrent "un peu" leur travail. Bien sûr une fois entrées dans le petit cercle, des liens d'amitiés se créèrent. A cette époque, ceux qui adhéraient à la Charte y venaient pour militer, afin que le livre jeunesse prenne toute sa place dans la création artistique et littéraire ; toute sa place dans l'invention du monde. A cette époque très militante, à la Charte nous étions tous globalement de gauche, c'est dire si c'est loin…

Les fortes amitiés qui se sont nouées dans cet arrière pays des débuts de la Charte durent toujours.
Aujourd'hui, un peu plus de trente années se sont écoulées. Chacun de nous a suivi sa route en la coloriant ou en la tapissant de mots. Florence et moi avons si souvent emprunté la même piste que nous en sommes à seize albums publiés en commun et bientôt dix sept.
Notre complicité de créateurs a tellement été remarquée, que plusieurs fois, lors d'animations devant des publics scolaires ou des bibliothécaires, on m'a demandé : "Est-ce que Florence Koenig est votre épouse ?". Il est même arrivé que de jeunes enfants, sûrs d'eux me lancent : "Depuis quand vous êtes marié avec Florence Koenig ?".
Non, Florence n'est pas mon épouse. Quand notre duo de travail s'est créé Florence vivait sa vie moi la mienne, comme aujourd'hui. Longtemps nous fûmes discrets l'un pour l'autre, pour ce qui concernait notre vie familiale. Aujourd'hui, nous en savons beaucoup plus ! J'ai eu, il y a peu, le plaisir d'écrire pour sa fille (N° dix le pirate, Oskar éditeur).
Par ailleurs je connais bien quelques uns de ses anciens élèves de l'école des arts appliqués Duperré, qu'elle m'a fait rencontrer et dont elle m'a fait approcher le talent.

À L'ŒUVRE…
Nos deux premiers titres furent publiés chez Hachette, à l'époque où Bertil Hessel l'actuel directeur des éditions Oskar était le directeur d'Hachette Jeunesse et Françoise son épouse directrice de collections. Nos deux albums sont parus en poche. L'un eut un si beau succès qu'il fut repris en grand format cartonné et ensuite dans un grand livre collectif.
J'avais souhaité que Florence illustre mes textes.
Bien sûr il y avait autour de moi, à la Charte et en dehors de la Charte beaucoup de créateurs talentueux auxquels j'aurais pu m'adresser, dont j'aurais pu suggérer le nom aux éditrices. C'était en effet l'époque où s'affirmait dans l'édition française toute une imagerie spécifique au livre de jeunesse, et quelques beaux artistes étaient lancés sur les pages par des éditeurs novateurs comme François Ruy Vidal, ou les éditions de L'école des Loisirs qui à l'époque ne publiaient pas encore de romans.
Mais, je tenais beaucoup au talent de Florence qui m'apparaissait déjà très singulier, très personnel. Il y avait (il y a !) chez Florence cette tendresse enfantine, cette douceur câline, rare, essentielle, comme la voix d'une maman qui raconte en chuchotant le soir ; une maman assise au bord du lit de son enfant qui va s'endormir malgré les grandes peurs que cache la nuit.
Le travail de Florence me semblait venir d'un ailleurs où il aurait mûri dans le voisinage des maîtres avant de s'épanouir dans une identité esthétique propre ; ainsi les images de Florence me donnaient et me donnent toujours aujourd'hui, des émotions qui prennent leur source dans ce paradis de l'enfance qui n'a jamais existé, imaginaire donc, mais auquel nous voulons quand même croire.
Il y a peu d'artistes je crois dont le talent si juste, est si bien accouplé à l'enfance. Sans retenue et sans effort. Certes Florence est loin d'être la seule et si l'on jouait comme le font les enfants au jeu des sept familles on pourrait entendre : "Dans la famille Florence je demande la mère" et une voix répondrait peut-être "Olga Lecaye" ; une autre voix réclamerait la grande-tante et il lui serait proposé "Michelle Daufresne". Ces deux artistes ont en commun avec Florence d'être pleinement en concordance avec la petite enfance.
Bref, s'il y a de faux livres pour enfants, je veux dire des livres dits pour enfants mais qui sont à l'usage des adultes, il y a heureusement beaucoup d'albums pleinement réussis, qui novateurs par leurs images sont en symbiose parfaite avec le jeune âge ; des albums qui  littéraires par leurs textes, racontent des histoires et interrogent le monde… en s'interrogeant en plus en coulisse, sur le pouvoir et le plaisir  du texte.

Dans le travail de Florence, ce qui reste pour moi une énigme, est que la recherche documentaire de temps en temps nécessaire et qui peut être grande tant sa curiosité semble sans fin, n'altère jamais son style.
Le meilleur exemple de cela est sans doute le premier album africain que nous réalisâmes ensemble La couleur des yeux. A l'époque, Florence ne connaissait pas l'Afrique Noire et c'est moi qui une fois de plus lui avais demandé de la dessiner quand même. Aujourd'hui Florence a les yeux remplis d'Afrique, puisque nous avons ensemble voyagé sur le continent noir, à l'Ouest, au Centre et tout récemment en Afrique Australe.

L'AFRIQUE PAGE APRÈS PAGE
Notre premier voyage de travail en Afrique, se fit en Guinée Conakry, pays que je connaissais déjà bien. Après diverses animations et conférences nous assistâmes à une représentation de L'esclave qui parlait aux oiseaux, texte que j'avais écrit et qui était mis en scène par une petite compagnie ne disposant pour tout décors que de quelques chaises et quelques pagnes. Ce fut si beau, si réussi que pris par l'émotion nous avions l'un comme l'autre des larmes en écoutant les mots parlés et chantés. Nous entendîmes derrière nous qui étions au premier rang une voix dire en poular : "regardez, les blancs là… ils pleurent !".
C'était vrai.
Nous voyageâmes au cœur du Fouta Djalon, berceau du monde peulh et, c'est de retour à Conakry que nous envisageâmes un grand projet qui se concrétisa en partie pour donner les albums L'orange folle de foot et L'ananas grand jusqu'au ciel.
Plus tard nous découvrîmes ensemble Bangui la Coquette, capitale de la République Centrafricaine. La ville portait encore quelques blessures suite aux mutineries et coups d'état passés. Nous n'imaginions pas alors que quelques années plus tard, en 2013 la ville deviendrait un enfer. Ce voyage fut pour moi le début de grandes aventures d'écriture en RCA, romans de littérature générale, romans pour adolescents et nombreux albums. Bien sûr Florence se devait de donner des images à une écriture racontant des lieux que nous avions découverts ensemble. Notre album Le voyage de l'arbre que je trouve particulièrement réussi (!) est une des suites de ce voyage en Afrique Centrale. Bientôt paraîtra toujours aux éditions Autrement, Sans défense album qui évoque la guerre actuelle en République Centrafricaine avec la mort des écoles et la mort des éléphants…
Chez Florence, la lumière africaine qui est réellement si intense quelquefois sur les savanes ou les villes, offre de la couleur  à ses images -et non le contraire je crois-, ainsi nous ne perdons jamais le moindre détail d'une scène de jour ou de nuit. Je précise "de nuit" tant je suis sensible aux moments de nuit qu'elle a mis en couleur.
Son Afrique, et c'est aussi en cela que nous sommes complices est loin des cartes postales convenues ou des images proposées par les agences de voyage ! Ces sortes de "preuves" africaines, proposées par toute une imagerie commerciale "fatiguent les vérités" africaines, comme aurait pu le dire un de nos grands peintres du vingtième siècle.
Elle avec moi, moi avec elle, nous donnons à lire et à voir l'Afrique de notre rêverie certes, mais aussi cette Afrique plus profonde difficile à voir par l'homme blanc (les blancs ont des grands yeux mais ils ne voient rien) dont le regard reste trop souvent entravé par le passé colonial et ses clichés indignes, dont la raison reste condescendante par complète ignorance.

L'Afrique  a pris une grande place dans notre travail et représente aujourd'hui treize de nos titres. Mais l'Afrique est grande et j'espère que bien d'autres livres suivront !

Je sais que Florence et moi portons à peu près le même regard sur les Afriques que nous avons traversées ensemble, Afriques où les statistiques montrent que le développement économique existe, en oubliant de signaler que la pauvreté continue elle aussi à grandir.
Du Fouta Djalon aux rives du fleuve Oubangui ou plus récemment à Soweto dans la banlieue de Johannesburg donc, nous avons écrit et dessiné ensemble. Nous avons offert nos savoirs aussi bien à des enfants qu'à de jeunes artistes ou écrivains en formation. Tous ces travaux nous les avons accomplis en parfaite harmonie et aujourd'hui quand j'écris pour Florence, j'ai comme un élan de plus, un bonheur de plus. Je sais qu'elle me lira avec son œil d'artiste et qu'elle aura sans doute une ou deux exigences qui me feront revoir éventuellement mon texte comme ce fut le cas pour notre voyage de l'arbre qui a un épisode de plus qu'à l'origine, épisode qu'elle a souhaité !

L'ÉDITION ET LE MONDE TEL QU'IL EST
En un peu plus de trente années d'échanges et de créations Florence et moi avons changé bien sûr. Nous avons vieilli et nous pouvons mesurer le temps passé en regardant l'un et l'autre vivre nos enfants et nos petits enfants. Je suis devenu grand-père, elle est ensuite devenue grand-mère et cette été 2013, grand-mère une fois de plus !
Florence est une citoyenne, pas du tout une artiste éloignée du monde réel. Elle sait que nous vivons dans une société divisée où les laissés pour compte ne sont pas rares. Plusieurs fois elle s'est engagée, donnant du temps et des forces pour que le bonheur soit mieux partagé. Elle est concernée par les grands conflits du monde.
L'édition française vit à l'heure de la société française, et donc elle lui ressemble. On aimerait que le prêt à lire ou à voir, vite fait bien fait, ne soit pas l'essentiel et que la lisibilité évidente des textes et des images ne soit pas la norme…
Avec Florence comme alliée, je constate que malgré tout nous cheminons assez bien dans ce monde éditorial jeunesse où la finance comme ailleurs fait sa loi ; où la finance et les technologies nouvelles voudraient nous faire croire que la vraie vie est déjà là… qu'elle n'est plus à réinventer et que les enfants n'ont rien à craindre…
Il y a que Florence avec ses couleurs et moi avec mes textes, nous restons en alerte. Le monde n'est pas fini et pour sa suite à venir, nous voulons y mettre notre grain de sel…

Encore un mot, pour achever provisoirement cette petite histoire : je suis un écrivain heureux chaque fois qu'un nouvel album que j'ai écrit paraît avec des images de Florence. Son talent valide mon imaginaire. Il donne à mon écriture exigeante un visa pour une lecture complète et mille relectures des plus jeunes.

Y.P à Coadout en Bretagne, en août 2013 pour GRIFFON.









 
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