Griffon Trousse-Livres - yves pinguilly site

Aller au contenu

Menu principal :

Mixage
ETRE OU NE PAS ETRE DE LA REVUE

Trousse Livres & Griffon
Au sortir du métro Sèvres Babylone le soleil de fin mars faisait le fier, mais il ne réchauffait guère le pauvre monde.
Gaston y'a le telefon qui son, pourquoi cet air me trottait dans la tête ? Voilà la question ! J'avais peut-être entendu le tube de Nino Ferrer d'une oreille distraite sur France Inter, ce matin là en me rasant.
On était en 1984, je m'en souviens comme si c'était hier. Pas à cause de George Orwell dont on aurait dû offrir le chef d'œuvre à tous les élèves de collège, non. Je m'en souviens mon cher Pérec, parce qu'allait se tenir là rue Récamier un comité de rédaction de Trousse Livres, comité tout ce qu'il y a d'extraordinaire.

Donc, c'était au siècle passé, le vingtième, celui qui engendra le satellite.
En 84, les laïques que nous étions à la Ligue croyaient aux miracles et plusieurs n'étaient pas loin d'affirmer que le bonheur était pour demain… matin. Le livre venait d'être à prix unique, la peine de mort venait d'être abolie, la retraite complète était à soixante ans. Quelle époque oui, sans compter qu'au Ministère de la Culture, à côté de quelques grosses directions comme celle du Patrimoine existait encore une modeste direction du livre… dont le directeur était un spécialiste reconnu du Pays des Merveilles…

Trousse Livres, était une création de la Ligue de l'Enseignement qui n'en était pas à son coup d'essai en ce qui concerne la lecture, la critique… La Ligue venait d'ailleurs de se marier avec l'A2, pour une émission sur la lecture et le livre de jeunesse, émission qui passait chaque mercredi après midi sur le petit écran : Bouquin Bouquine, dont Pef avait dessiné le générique, émission pour laquelle j'avais écrit quelques scénarios avant qu'elle ne sombre. C'est vrai que la Ligue et l'A2, c'était un peu le mariage de la carpe et du lapin, ça ne pouvait pas durer.



J'étais le rédacteur en chef, mais pas le premier arrivé ce jour là. Les autres rédacteurs que je retrouvais dans une des petites salles du sous-sol étaient tous aussi excités que moi.
Comment on en était arrivés à ce comité de rédaction extraordinaire ? Le point de départ oui, ce fut une banale discussion avec un écrivain pour la jeunesse dont on parlait beaucoup à l'époque, Jean A… Bénéficiant de l'ordre alphabétique, c'est lui qui ouvrit quelques années plus tard le Guide des auteurs du livre de jeunesse français, publié par le salon de Montreuil.
Jean A… m'avait simplement dit comme cela au débotté, au terme d'un échange : "Trousse Livres est à la littérature de jeunesse ce que les Cahiers du Cinéma sont au cinéma".
Bigre ! Question compliment, difficile de faire mieux. Les articles critiques des cahiers avaient irrigué le cinéma et les activistes de ces cahiers, ne croyant pas trop que la critique soit aisée et l'art difficile s'étaient collés pour le bonheur des cinéphiles derrière la caméra. C'était le cas des Godard, Chabrol, Truffaut… j'en passe, pas forcément meilleurs. Les Cahiers, étaient une référence et signaler une parenté entre les agitateurs d'idées côté Cahiers-ciné et la nouvelle espèce de dadaïstes-oulipiens Ligue-livres que nous étions, était assez bien vu. Non seulement nous critiquions sans complaisance la production de livres jeunesse, mais chez nous aussi plusieurs se faisaient remarquer côté création. Par exemple, j'avais, avec André B… rédacteur et graphiste de Trousse Livres, signé un livre qui avait tout juste obtenu le Premio Grafico de la Fiera di Bologna, soit le premier prix graphique de la Foire de Bologne, suprême récompense qu'un livre français obtenait pour la première fois, je crois. Emmanuel S… qui venait d'intégrer l'équipe commençait seulement à publier et ses travaux sur Queneau étaient déjà un signe orientant le lecteur vers ses livres à venir.

Ils arrivèrent, ensemble. Truffaut casquette sur la tête, Godard lunettes sur le nez, Toubiana comme une sorte de garde du corps de l'un et de l'autre. Prêt à s'interposer si l'un s'en prenait à l'autre pour une bonne ou mauvaise querelle…
Les présentations faites, on s'assit autour de la table sur laquelle il y avait des cendriers. Oui, c'était hier…
J'exposais le projet, sur lequel on s'était à peu près mis d'accord au téléphone : sortir un numéro commun des Cahiers et de Trousse Livres. Vite, ce fut un aimable face à face, chacun oubliant le pedigree de l'autre pour le plus grand bien d'une parole libertaire. Seul Godard se tut. Il avait l'air de s'ennuyer…
Le numéro à venir trouva assez vite son synopsis. Il y avait du pain sur la planche ! Il fut prévu que ce serait à moi de rendre hommage aux quatre cent coups. Tout de suite je pensais aux quatre sans cou de Desnos… ils étaient quatre qui n'avaient plus de tête – on les appelait les quatre sans cou ! J'avais livré à l'assemblée ma petite idée pour un papier concernant l'enfant sauvage et aussi Fahrenheit. Les écrivains amis de la revue déjà célèbres, Pierre P… pour l'un, Christian G… pour l'autre.
Après un peu plus de deux heures de palabre, nous nous séparâmes, tout était réglé. Tout était bien, même si rien n'avait été pesé et mesuré, il s'agissait de cinéma et de littérature, pas d'épicerie. Mais c'était compter sans la camarde, la faucheuse, la mort : Truffaut parmi nous, avait fait le malin mais le Malin le guettait déjà voulant lui éviter probablement le grand ennui du Paradis. Il alla de mal en pis et il mourut. Notre numéro commun ne vit jamais le jour.




Le sablier du temps continua à couler, Trousse Livres un jour, à son tour passa de vie à trépas au numéro 65. C'est aussi le destin des revues de ne pas être éternelles. Griffon avec les mêmes auxquels s'ajoutèrent quelques autres succéda à Trousse Livres quand la ligue de l'enseignement fut un peu fatiguée des turpitudes des rédacteurs. L'aventure laïque continua. Nombreux furent les auteurs qui guettèrent chaque livraison de la revue, espérant voir un de leurs livres bénéficier d'une analyse.

Aujourd'hui j'ai perdu de vue Jean A… qui est un vieux monsieur, plus vieux que moi. Mais je me souviens, de notre dernière rencontre dans une librairie de Strasbourg où il me confia : "Trousse Livres, c'était le bon temps, Griffon aussi. Il y avait à l'époque par ailleurs, tant de propos fades, cucul la praline sur les livres jeunesse…"
Griffon est mort de sa belle mort en décembre 2013. Le dernier beau numéro était consacré au travail de l'illustratrice Florence Kœnig. On y relevait en plus de mon nom, ceux de Lionel Koechlin, André Belleguie, Émilie Nief, Judith Gueyfier, Olivier Tallec, Françoise et Bertil Hessel, bref du beau monde. C'était le numéro 239.

YP. Février 2016





_______________________________________
Pour mémoire, les rédacteurs en chef qui se succédèrent à la tête de Trousse livres et de Griffon, dont Jacques Pellissard fut le principal directeur de publication furent : Manuelle Damamme, Yves Pinguilly, Jean Yves Bochet, Gérard Bialestovski.





























 
Retourner au contenu | Retourner au menu