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LE TEXTE ET L'OUTIL





La main à plume vaut la main à charrue.
-Quel siècle à mains
Je n’aurai jamais ma main.

Arthur Rimbaud




Adolescent, jeune apprenti écrivain, comme tous, j’ai eu des modèles. Un des premiers fut le poète Blaise Cendrars et sa poésie autant que sa gueule et son allure d’aventurier, de baroudeur, allaient faire de moi un poète.

Une des images de lui qui me marqua, le montre assis à sa table de travail, devant une machine à écrire (une Remington rand, je crois) et sa seule main gauche qui lui restait était prête avec ses cinq doigts à marteler le clavier. J’aimais sa posture de manchot et je souhaitais lui ressembler, même s’il m’était bien sûr impossible de perdre un bras entre 14 et 18…
Lui qui a tant vanté la «réclame» dont le charme à l’époque se confondait avec les prouesses artistiques de la simultanéité, du constructivisme et de tous les autres «ismes» ambiants, aurait pu figurer sur une affiche vantant les mérites des machines à écrire.
Tu m’as dit si tu m’écris
Ne tape pas tout à la machine
Ajoute une ligne de ta main
Un mot un rien oh pas grand’chose
Oui oui oui oui oui oui oui oui

Ma Remington est belle pourtant
Je l’aime beaucoup et travaille bien
Mon écriture est nette et claire
On voit très bien que c’est moi qui l’ai tapée

Il y a des blancs que je suis seul à savoir faire
Vois donc l’œil qu’a ma page
Pourtant pour te faire plaisir j’ajoute à l’encre
Deux trois mots
Et une grosse tache d’encre
Pour que tu ne puisses pas les lire


Autre écrivain qui tout jeune me marqua, Dashiell Hammett. Pas à cause de son remarquable The Maltese Falcon publié bien avant ma naissance ou de ses idées ancrées à gauche qui lui valurent bien des déboires au moment le la Chasse aux sorcières maccarthyste. Non, de lui c’est d’abord une image qui épingla mon imaginaire : une photographie de cette époque où le noir et blanc faisait la loi et où on le voit assis corps à corps avec sa machine à écrire. Plus de deux décennies après la publication de son dernier roman, alors qu’il vivait entouré de machines à écrire poussiéreuses, il dira les montrant du doigt à un journaliste «je les conserve surtout pour me rappeler que j’étais un écrivain».
Je ne connaissais pas cette réponse quand jeune homme j’achetai ma première machine, une Olivetti portable, qui m’accompagna dans bien des aventures.

Je n’avais encore publié que trois ou quatre petits recueils de poèmes, mais équipé de ma machine, je savais fort bien que j’étais à présent un bon poète et même un grand romancier…
Bon, que je le sache intimement était un peu insuffisant, il me fallait le prouver, écrire donc. Alors, j’écrivis. Je réfléchis peu sur la manière de m’y prendre et peut-être pour ne pas gâcher trop de feuilles, j’écrivis tout d’abord à la main avec un stylo à encre bleue. Après avoir beaucoup raturé sur une dizaine de feuilles, je recopiais mon texte en le tapant à la machine. C’était l’occasion d’une première re-correction et mon texte ainsi tapé, je l’imaginais déjà livre
Vite je m’aperçus que le plaisir d’écrire commençait par ce corps à corps avec les mots, avec le sens donc que la main sculptait bien plus que la machine à écrire. Entre la main et la machine, je vis vite la différence et pour moi il y avait comme une sorte de prêt à porter (prêt à lire vite fait bien fait) qu’offrait la machine en direct, mais du cousu main qu’offrait la main avec ses doigts éventuellement un peu tâchés.
Donc, longtemps j’écrivis à la main, en bleu sur des feuilles blanches, ne prenant la pose de l’écrivain que dans un deuxième temps quand je reportais «au propre» mon texte en le tapant à la machine.
L’acte d’écrire est toujours plus ou moins sportif. Je le pratiquais comme un boxeur ou un footballeur ou un rugbyman. Je ne craignais pas de toucher avec mon corps le corps de l’autre… le corps de mes héros ou héroïnes. Si j’avais tapé à la machine, directement, alors on aurait pu me comparer à un escrimeur ou un golfeur, c’est à dire à un de ces sportifs de la grande tradition bourgeoise qui a toujours un outil entre lui et son adversaire, comme s’il avait peur d’être contaminé.

Cette première époque de mes premiers pas dans l’écriture que j’évoque, s’acheva avec le siècle, ce vingtième siècle qui avait engendré le satellite et qui inventa l’ordinateur de bureau et vite l’ordinateur portable.
La pression fut grande. Je devais m’y mettre à l’ordinateur sous peine d’être autant marginalisé que mes amis pygmées qui continuent à cueillir, chasser et ramasser leur nourriture.
Je m’y mis.
Ce ne fut pas facile, mais ça le devint… trop peut-être. Ce fut, écrivant en direct sur l’écran, comme si le texte m’échappait. Comme si je perdais le sens qui courrait toujours plus vite que moi. Mais, je tentais toujours d’être moderne et je me cramponnais à mon Mac. Un temps ce fut comme un remède contre le vieillissement ma moustache et mes cheveux blanchissaient mais j’avais mon Mac, j’étais un écrivain avec un Mac à portée du bout de mes doigts, une sorte de cosmonaute imaginant à la vitesse du temps qui passe… Je m’acharnais tant à être moderne que je finis par me convaincre que c’était bien, que c’était mieux d’avoir un clavier pour inventer des vérités, les écrire.
Puis m’arriva une sorte de maladie. Moi qui pendant trois décennies avais écrit mes romans «africains» en France, à la main, les recopiant ensuite en tapant à la machine et dans une seconde époque en direct sur l’ordinateur, ce me fut tout à coup impossible. Je fus obligé par je ne sais quelle force invisible de les écrire sur place, d’aller travailler sur le motif, comme le firent en leur temps les peintres impressionnistes qui abandonnèrent leur atelier. Je devais écrire l’Afrique sur place, en Afrique.

Dans cette Afrique profonde, loin des vacances, loin du monde qui fait semblant d’être «le vrai monde», il m’était impossible d’avoir un ordinateur. La capitale où j’étais installé était trop souvent privée d’électricité pour que ce soit pratique et avoir là un si grand signe extérieur de richesse c’était prendre le risque d’être braqué une fois de plus en pleine nuit et de laisser partir sa machine aux mains des bandits si persuasifs avec leur kalachnikov dans les mains.
Alors, je suis retourné en Afrique équipé de grands cahiers, de nombreux stylos à encre bleue et là, dans l’Afrique de la tradition, j’ai retrouvé ma main. Dès six heures du matin, soit avant la trop grosse chaleur j’ai écrit (et j’écris toujours) sur la page de gauche du cahier (de gauche, on ne se refait pas…) gardant l’autre page, en face pour les corrections.
Quelle joie ! C’est tout mon corps qui s’est mis à écrire, ma sueur lubrifiant mon texte souvent, à tel point que mon avant bras dégoulinant sur le bas de la page, rétrécit les pages puisque là l’encre n’adhère plus.
J’ai non pas retrouvé «le plaisir du texte», je l’avais quand même un peu gardé, mais mon écriture s’est reprise, s’éloignant de la tradition pour l’invention, pour le baroque qui me va si bien. Les métaphores ont écarté les lieux communs.

Écrire, cela tient du corps à corps.
Écrire c’est effacer le monde avec son langage qui prend la place du réel.
Écrire directement avec sa main, avec son corps donc, c’est avoir l’utopie que son corps va recouvrir le monde, se superposer exactement à lui et donc le réinventer. Cette croyance ne tient plus avec la machine qui aujourd’hui si propre, nous donne trop bien les latitudes et les longitudes du monde tel qu’il est, elle a trop de méridiens bien programmés, bien tracés, bien distingués qui nous encagent…


Je ne veux pas caresser le corps de celle que j’aime avec un écran.
Je veux le caresser directement avec ma main et tout mon corps.
Je veux inventer du sens pour ceux que j’aime avec ma main.
Je lutte pour continuer à programmer seul ma main.



Je suis un ancien, un doyen comme l’on dit si facilement dans cette Afrique qui est devenue mienne, mais pour paraphraser Cendrars, j’avoue, je me souviens de ce temps-là où j’étais en mon adolescence/J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance.
J’aimais la pose devant sa Remington de Cendrars, celle de Dashiell Hammett affrontant son Underwood. Et même si je suis un fervent partisan de la main, c’est encore quelquefois le tap tap tap cling de leur machine qui résonne dans ma tête et mon cœur quand j’achève ou commence un paragraphe.
Je suis un ancien. Je sais bien qu’un geste si beau soit-il ne doit pas dicter sa loi à d’autres. Moi, j’écris à la main le plus souvent. Que chacun trouve sa manière… fasse à sa manière et trouve le meilleur outil pour le meilleur texte.
Mais c’est vrai que j’écris pour rendre mon corps public. Je suis contre la privatisation des corps, contre l’enfermement des corps dans les itinéraires préfabriqués des machines.

Yves Pinguilly
Écrit pour la revue Lire au Collège.
Octobre 2012, quelque part entre le Monastier sur Gazeilles d’où Stevenson partit avec son âne et Bangui où Romain Gary vécut un de ses plus beaux amours.















 
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