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P.K 64




La Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens m' a envoyé son prospectus, nous apprend Blaise Cendrars en 1913. Les descendants de cette Compagnie joignent à présent leurs clients sur internet. C'est vrai que les trains du vingt et unième siècle n' ont pas plus d' odeurs que les écrans des ordinateurs. " Le porteur de ce passeport a été vacciné aujourd'hui pour la petite vérole et la peste. Il a pris en même temps, une première dose pour le choléra et la thyphoïde, et devra, pour ces deux derniers, recevoir une seconde dose à son arrivée à Djeddah. ". Ces phrases notées sur le passeport d' Albert Londres datent d' une époque où aucun fonctionnaire de la police des frontières n' imaginait le passeport biométrique. Le temps où monsieur Thomas Cook (Pas le capitaine James Cook !) était le plus remarquable vendeur de tickets de voyages est révolu. Révolue cette autre époque -cet autre siècle-, où le sieur A.O Barnabooth, alias Valéry Larbaud "sentis pour la première fois toute la douceur de vivre, dans une cabine du Nord Express, entre Wirballen et Pskow". C' était peut être à l' occasion d' un voyage à Riga en passant -au départ de Paris-, par Liège, Berlin, et Varsovie. Oui, les Chemins de Fer du Nord offraient aux fortunés de l'entre deux guerres " Vitesse-Luxe-Confort ". " Belle époque " disait-on, où par ailleurs la French Line faisait de Cherbourg la plus grande gare maritime du monde.


Mon grand-père n' a jamais pris un train de luxe et il n' est même jamais allé au wagon bar où, disait la réclame, on pouvait avoir consommations et petits repas à peu de frais. Quand il voyageait c'était dans un simple train, et comme beaucoup, il apportait son manger. Mon grand-père n' a jamais voyagé sur un de ces fameux paquebots de la Compagnie Générale Transatlantique, ou de la Cunard. Mon grand-père n' a jamais su conduire une automobile et n' a donc jamais eu à piloter une Bugatti sur la Route Bleue qui descendait de Paris vers la Côte d'Azur.

Aujourd'hui, le grand-père c'est Y.P !

Pourtant, moi, le voyageur qui depuis longtemps parcours le monde, je lui dois beaucoup, à ce grand-père là ! Je crois que c' est un peu grâce à lui que je suis sans cesse au long de ma vie, allé voir ailleurs. C' est avec lui, mon grand-père paternel, que je fis mes premiers voyages en train : de Brest à Nantes et retour. C' était le milieu du vingtième siècle et ce n' était pas un juste milieu ! Monsieur SNCF proposait ses premières, deuxièmes et troisièmes classes. Nous, nous voyagions en troisième, comme les prolétaires de tous les pays. Pour l' enfant que j' étais, Brest-Nantes c' était une aventure aussi grande que de faire un Voyage au centre de la Terre et le jeune Axel accompagnant le professeur Lindenbrook dans la gueule du volcan n' a pas eu je crois, plus d' émotion que moi, traversant à la vapeur un morceau de Bretagne et, il n' avait certainement pas plus d' admiration pour son oncle que j' en eus pour mon grand-père.

Pour partir, premièrement, il fallait " faire sa valise ". Mon grand-père dont la profession dans la vie ordinaire, était peintre en bâtiment, était par ailleurs grand spécialiste de la valise. La valise (oui, il n' y en avait qu' une !) était en carton bouilli, imitation cuir donc. Elle ne portait aucun signe particulier sauf quelques égratignures qui montraient qu' elle n' avait pas seulement été mouillée par les gouttes de la dernière pluie ! En général il commençait à " faire " la valise au moins deux jours avant le départ. Personne d'autre n' aurait osé " la faire " cette valise, à sa place : pas de crime de lèse-majesté. Cela aurait pu remettre en cause le grand départ. Moi, son seul petit-fils, dès sept ans, j' eus le droit de l'assister et de mes deux yeux je regardais comment il rangeait les chaussettes, les chemises et le reste. La valise étant faite à point, il vérifiait une ultime fois le contenu aussi sérieusement qu' un Robinson Crusoé faisant sur son île l' inventaire de ses biens, récupérés du naufrage. Au moment de quitter l' appartement pour la gare où nous allions à pied, ma grand-mère me confiait le casse-croûte (un morceau de pain, une charcuterie plus deux oeufs durs, et une tomate ou un morceau de fromage) qui allait nous permettre de tenir. Ce casse-croûte était accompagné d'une bouteille de vin rouge ordinaire. J' étais heureux de descendre vers la gare de Brest où nous arrivions au moins une heure avant le départ du train.

C' était la grande époque de la vapeur et la locomotive de notre train, que nous allions admirer quelques minutes, n' était sans doute pas aussi fringante qu' une Pacific 231, mais je jure qu' elle était aussi belle que la Lison de Jean Gabin qui s' essoufflait un peu entre la gare Saint Lazare et Le Havre pour les belles images de " La bête humaine ". Nous quittions " Brest même " assis sur des banquettes en bois, notre wagon enveloppé de vapeur et de fumée étant en plus visé par bien des escarbilles ! Après un changement à Quimper, l'express de Nantes que nous avions attendu plus de trois heures, était lui plus confortable. Dans ce deuxième train souvent nous trouvions des amateurs de jeu de cartes et la fameuse valise qui avait dans un premier temps, couverte d' un torchon, servit de table pour que nous puissions à l'aise casser la croûte, changeait de tenue et posée sur des genoux, s' habillait d'un journal déplié sur lequel les cartes glissaient bien. Nous oubliions les paysages pour nous concentrer, qui sur la Reine de coeur, qui sur un éventuel carré d' As.


Je me souviens d' un de ces Quimper-Nantes où une jeune maman assise dans le coin du compartiment, donna trois fois le sein à son bébé. Le sein ! Moi qui heureusement ne faisais pas parti des quatre beloteurs cette fois là, j'admirai ce sein de mes deux yeux. Aujourd' hui encore j' y repense et j' affirme que ce sein qui me retint tant, était aussi beau, aussi gonflé, que celui de la belle Apsarâ que j' allai découvrir trente ans plus tard sculptée sur le mur d' un petit temple près d' Angkor. Cette enchanteresse de troisième classe, ne fut certainement pas pour rien dans mon goût à venir des voyages. J'ai aimé les trains tout au long de ma vie et il m' est arrivé d' en prendre de bien singuliers comme par exemple ce Congo-Océan qui traverse le Mayombe. Cette ligne à voie unique, qui va de Brazzaville à Pointe-Noire a été entièrement construite par des travailleurs noirs déportés là par l' ordre colonial français. On dit que deux hommes sont morts pour chaque traverse posée. J'ai aussi voyagé plusieurs fois de Djibouti à Addis-Abeba, à l' époque où la ligne était dangereuse. Dans chaque wagon un soldat kalachnikov à la bretelle était sensé protéger le train. Pendant ces voyages, aussi bien le jour que la nuit, j'écoutais les " paroles douces comme la soie " que ma compagne Somalie me traduisait à l' oreille. C' est à l' occasion d' un de ces voyages vers Addis que j' appris que le lait de chamelle ne se baratte pas. Les premiers grands voyages de ma vie, ce n' est pas en train pourtant que je les fis, mais en bateau ! J' étais adolescent, apprenti marin, " novice " on disait. J' avais une quinzaine d' années quand j' embarquai à bord d' un Liberty-ship, de l' armement Louis-Dreyfus. Je me souviens d' avoir eu un peu peur en découvrant sa coque massive, serrée au quai par des aussières qui étaient plus grosses que mes bras ! Je montai à bord par la coupée branlante, mal disposée, et je découvris la cheminée de " mon " navire, avec son capot si particulier en tronc de cône. Au moment de l'appareillage, quand nous quittâmes les quais de Marseille, je partais pour dix neuf mois de navigation et un tour de monde complet ! A cette époque où les cargos faisaient encore du cabotage, la marchandise était en vrac, et les ports avaient des odeurs. J' ai navigué sur divers cargos, un peu plus de sept ans, achevant mes apprentissages de marin sur l' Atlantique Nord. Marin, je n' ai rien vu ou presque des pays. Je me suis beaucoup battu contre la rouille qui attaque sans cesse les navires. J' ai pansé, lors de ce premier voyage autour du monde, avec des kilomètres de peinture grise, aussi bien la coque que les oeuvres mortes du bateau qui vibrait sur les vagues. J' ai usé quelques pinceaux, d' un bord à l' autre de l' océan Pacifique traversé en vingt six jours. J' étais un jeune homme, le monde a changé. Aujourd' hui plusieurs ports où je fis escale ont un nouveau nom : Lourenço Marquès s' appelle Maputo, Diégo Suarès est devenu Antseranana et Saïgon a pris le joli nom de l'oncle Ho.
Je continue à aimer la mer même si je ne navigue plus, sauf quand une belle occasion se présente comme quand on m' invita, il y a peu, à tirer des bords dans le fameux lagon qui en Nouvelle Calédonie prend le " Cailloux " dans ses bras, cela avant de mettre à la voile vers le Vanuatu, ces îles qui un temps eurent pour nom Les Nouvelles Hébrides.

Je suis arrivé au kilomètre soixante quatre de ma vie, au PK 64, comme on dirait là-bas, en République Centrafricaine, pays où je vais repartir bientôt une fois de plus. Je continue chaque fois que l' occasion se présente à voyager ici ou là dans le monde, mais depuis plus de trois décennies, c'est le continent africain que je fréquente plusieurs mois chaque année. Je suis devenu un Africain. J' ai écrit l' Afrique : j' ai publié plus de quarante titres noirs, romans, récits, contes et petites histoires pour enfants. Je n' écris pas de récits de voyage. Je n' ai rien de commun je crois avec ces explorateurs qui partaient à la recherche des sources du Nil ou du coeur du Congo pour rendre compte ensuite de leurs découvertes à une société de géographie. Rien de commun avec ces illustrateurs ou écrivains qui partent avec le but de ramener un " carnet de voyage ". Depuis deux jours je prépare ma valise, je ne pars que dans deux mois, mais c' est vrai j' ai commencé à préparer ma valise. Je suis devenu pire que mon grand-père ! Il faut dire que j' ai beaucoup à prévoir. Je pars pour un pays qui est sans doute le seul pays du monde où l' on ne trouve - éventuellement-, un peu d' électricité, que dans la capitale. Je précise " éventuellement " et " un peu " parce que le pays vient de vivre sans lumière pendant un mois complet. C' est à ma connaissance le seul pays au monde, oui, où il est banal que la totalité du pays soit dans le noir ! Qu' est ce que je vais y faire ? Pourquoi cette destination inconnue des agences de voyage et oubliée du moindre touriste blanc ou noir ? Oh, je ne pars pas à
Bangui par recherche de l' inconfort. Je vais, comme toujours, vivre sur le motif (dans le motif même !) en imitant à ma manière ces peintres impressionnistes qui désertèrent leurs ateliers pour aller en pleine nature là où vibrait la lumière. Ce prochain voyage, comme celui que j'ai fait il y a quelques mois, sera un voyage d' écriture. Je pars dans l' implicite même de mes mots. J' en suis avec l' écriture un peu comme Gauguin le fut avec la peinture : il m' est impossible d' écrire un roman si je ne suis pas sur place avec les lieux et les personnages que je veux féconder. Comme lui j' ai besoin des " durs contrastes de couleurs " pourrai-je dire. Il devait obligatoirement être là-bas à Mataïéa, pour peindre ses Femmes sur la plage ou Otahi ou Iraro te ovori. Moi je ne pouvais pas être hors de Bangui pour écrire La défaite des mères et je ne peux être hors de Bangui pour écrire le prochain roman. Là-bas, j' écris sur un cahier comme pour trouver une meilleure harmonie avec le quartier et la ville. Pour retrouver ma main aussi.

Oui, je vais partir une nouvelle fois. Monsieur Air-France qui pour ce voyage me rançonne comme si j' étais un trafiquant de diamants, m' autorise à avoir deux bagages de 23 kilos chacun en soute, plus un bagage à main de 10 kilos. Ça ira, même si je dois apporter avec moi, pour cadeauter des amis, une demi-douzaine de paires de chaussures, quelques tee-shirt et des friandises. Je vais partir et mes parents d' ici qui savent l' insécurité là-bas, et le paludisme et le manque d' eau potable et patati et patata m' entourent comme des garde-fous. Ils ont peur quand je pars que je ne revienne plus. J' emprunte ces derniers mots à Cendrars tant ils sont pour moi d' actualité. Je vais partir. Il me faut faire donc, non pas une mais deux valises ! Les faire en pensant beaucoup à mon grand-père et aussi aux dessinateurs, aux botanistes et autres savants qui préparaient leur coffre avant d' embarquer pour des mondes inconnus. Je vais partir. Je vais voyager à partir du PK 64 où je suis si vite arrivé, et continuer ma vie / D' enfant qui ne veut rien savoir, sinon / Espérer éternellement des choses vagues, mon cher Barnabooth.

Yves Pinguilly
été 2008, en Bretagne par 48° 33' 48'' de latitude Nord - 03° 09' 00'' de longitude Ouest. (revue IN-FUSION n° 3)














 
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