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RAOUL DUBOIS
Mort d'un baobab



J'étais une fois de plus là-bas, en Afrique au bout du bout d'une petite piste. Nous étions arrêtés à l'entrée d'une grosse ville, près d'un vieux baobab, pour laisser descendre une commerçante, encombrée de ses bassines vides. Le chauffeur du taxi-brousse en profita pour vérifier et l'huile et l'eau de son moteur. Moi, je tapotais sur mon téléphone pour savoir si j'avais des messages… et j'en avais. Je n'ai écouté que le premier, c'était la voix de ma femme. Elle me disait simplement : " j'ai une mauvaise nouvelle, Raoul Dubois est mort ".
Non sans mal, j'ai retenu mes larmes. J'ai fixé le tronc épais de l'arbre et j'ai pensé à mille choses comme c'est toujours le cas quand on perd un être cher. J'ai pensé que Raoul Dubois aurait dû mourir au temps des cerises, en mai, comme pour rendre un ultime hommage aux Communards, ses frères de sang. J'ai pensé aussi -mais l'Afrique y était sans doute pour beaucoup-, que c'était un baobab qui venait de mourir. Et puis, j'ai su que nous étions quelques uns, écrivains pour la jeunesse qu'il avait peu ou prou considérés comme ses fils, qui commencions à être plus vieux que lui, puisqu'il était mort. C'est ce que l'on dit, dans cette Afrique où j'étais.

Raoul Dubois est mort en décembre 2004.
Raoul Dubois ? J'imagine que plusieurs jeunes écrivains et illustrateurs membres de la Charte ne savent pas qui il fut. Je constate souvent que dans notre milieu professionnel, il n'y a pas de mémoire et un écrivain, un illustrateur, un critique ayant joué un rôle déterminant voici une ou deux ou trois décennies, est souvent complètement ignoré. Raoul Dubois qui fut professeur de collège, a été en ce qui nous concerne un éminent lecteur de littérature de jeunesse, un critique exemplaire, toujours exigeant et ne confondant jamais littérature et pédagogie. Il savait lire, il aimait lire et il faisait vite la différence entre la cohorte des textes toujours à la mode, toujours au goût du jour, et les textes écrits ; je veux dire les textes dont le langage cherche sans cesse à transgresser l'ordre établi par la simple lisibilité ; je veux dire les textes dont le langage ouvre chez le lecteur des portes sur un imaginaire, dont on lui offre la clé.

Raoul Dubois était un homme disponible devant un texte.
Il était un homme toujours prêt à lire, et j'ai envie d'écrire ici qu'il lisait juste, comme certains musiciens entendent juste.

Raoul Dubois fut un homme engagé, n'oubliant jamais que nous vivons (que nous lisons donc !) dans une société divisée. Militant communiste jusqu'à la fin, il eût la délicatesse de ne jamais accabler ses amis par les désespoirs successifs qu'il vécut, lui qui comptabilisait depuis longtemps toutes les dérives de la belle idée communiste. A ceux qui faisaient de leurs désillusions un fond de commerce, il avait toujours envie -je crois- de lancer malicieusement : " Mais tout ça n'empêche pas Nicolas - Qu'la commune n'est pas morte… ". Son communisme avait en effet une de ses sources dans la Commune de Paris, dont il était un des plus éminent historien. Il fut d'ailleurs l'auteur, pour la jeunesse, de plusieurs ouvrages documentaires ou imaginaires, relatant ce grand moment de l'histoire de France. On peut encore trouver en bibliothèque son Julien de Belleville, et son A l'assaut du ciel, deux titres parus en 1991.
Communard, communiste, militant du CRILJ, animateur-fondateur des Francas, il critiquait la littérature de jeunesse en dehors de tout catéchisme. C'est vrai que lorsqu'on rencontrait pour la première fois cet homme de conviction, dans un débat ou une animation, sa parole magistrale pouvait être dérangeante…



Lors de notre première rencontre, (il y a presque trente ans…) je n'étais alors l'auteur que d'un seul roman pour la jeunesse. Il avait parlé en public de mon livre, comme s'il en était l'auteur ! Cela m'avait profondément agacé. Mais vite, j'ai compris que c'était par amour qu'il s'appropriait certaines œuvres et qu'il les défendait avec véhémence. Il aimait les auteurs, et les livres d'auteur. Quand je repense aujourd'hui à cette première rencontre, et aux mots qu'il prononça, j'ai l'impression que ce jour là il m'a adoubé, faisant de moi un écrivain, beaucoup plus que ne l'avaient fait les éditeurs qui commençaient à m'éditer.
Dans la dernière lettre reçue de lui, et co-signée comme toujours par Jacqueline son épouse, à propos d'un de mes derniers albums et d'un de mes derniers romans il me disait " Bravo et continue " Il ajoutait : " les temps sont rudes et vont le devenir plus encore. Nous regrettons d'être trop vieux et trop usés par plus de 60 années de luttes diverses pour participer autant qu'on le voudrait aux batailles actuelles. Mais, nous sommes heureux de voir que l'écriture peut, encore une fois, prendre toute sa place dans le combat. "
Oui, " l'écriture continue ", comme on disait " le combat continue " et la littérature de jeunesse a toute sa place dans l'invention du monde. Mais, et Raoul Dubois le savait, il est facile de mentir aux enfants de diverses manières, il est facile de leur offrir du " prêt à lire " pour qu'ils s'habituent à vivre en liberté surveillée afin de ne jamais être tenté de monter A l'assaut du ciel.
Les enfants tout autant que les adultes sont des êtres de désirs et les langages à leur offrir doivent rendre incandescents leurs désirs. Raoul Dubois était du côté des enfants, il était un adulte clairvoyant.


Le temps des cerises va revenir. Les jours rallongent déjà ! En mai j'irai sans doute une fois de plus en promenade au cimetière du Père Lachaise, au mur des fédérés. J'arriverai comme toujours par la porte de la Dhuise pour faire tout de suite un petit signe à Apollinaire. Ensuite, devant le mur j'évoquerai avec mes petits enfants Varlin, Vallès, Louise Michel, Courbet et tous les autres. Bien sûr je leur dirai quelques mots à propos de Raoul Dubois qui ne mourut pas au temps des cerises, alors qu'il était vice-président des Amis de la Commune.

Y.P. 29 décembre 2004





 
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