Mistigri, le chat qui comptait les cheminées
Chaque soir, un chat gris compte les cheminées du quartier, jusqu'au jour où il en trouve une de trop, et un tout petit voisin pour l'aider à finir.

Le chat des toits
Mistigri était un chat gris avec une seule tache blanche, au bout de la queue, comme si on l’avait trempée dans un pot de lait. Le jour, il dormait sur un rebord de fenêtre. Mais le soir venu, il montait sur les toits pour faire sa grande ronde.
Car Mistigri avait une mission, et il la prenait très au sérieux : compter les cheminées du quartier. Toutes. Chaque soir. Sans en oublier une seule.
« Il faut bien que quelqu’un le fasse, disait-il à son ami le pigeon. Si on ne compte pas les cheminées, comment savoir si elles sont toutes là ? »
« Elles sont toujours toutes là, répondait le pigeon. »
« Justement, disait Mistigri. C’est parce que je les compte. »
Le pigeon ne savait jamais quoi répondre à ça. Il hochait la tête et s’endormait sur sa gouttière.

Une, deux, trois
Ce soir-là, Mistigri grimpa par le tuyau de la boulangerie, sauta sur le toit de l’école, et se mit en route, le dos rond, les moustaches au vent.
« Une ! dit-il en passant devant une cheminée rouge, où fumait un reste de feu. Deux ! » La deuxième était toute penchée, comme quelqu’un qui écoute un secret. « Trois ! » La troisième portait un petit chapeau de métal qui tournait doucement.
Il compta ainsi jusqu’à douze, en marchant sur les tuiles encore tièdes du soleil. Les fenêtres s’allumaient une à une, en jaune. On entendait des casseroles, des rires, un enfant qui chantait dans son bain.
« Treize, quatorze, quinze… »
Il s’arrêta. Devant lui, il y avait une cheminée qu’il ne connaissait pas. Une cheminée toute neuve, d’un joli beige, avec un petit nid d’hirondelle collé sur le côté.
« Seize ? dit Mistigri, perplexe. Mais hier, il n’y en avait que quinze ! »
Il tourna autour. Il la renifla. Il fit même un petit bond en arrière, au cas où elle bougerait.
La cheminée ne bougea pas. Elle sentait la brique fraîche et la paille.

Seize, et un petit voisin
Alors, une toute petite voix sortit du nid.
« Bonsoir, dit la voix. Tu comptes quoi, comme ça ? »
C’était un oisillon, tout rond, tout duveteux, qui dépassait à peine du bord. Il avait des yeux comme deux gouttes d’encre.
« Je compte les cheminées, dit Mistigri. Et toi, tu es la seizième. »
« Moi, je ne suis pas une cheminée, dit l’oisillon. Je suis Plume. »
« Ah, dit Mistigri, très gêné. Alors c’est la cheminée qui est la seizième, et toi, tu es… un habitant. »
« Je peux compter avec toi ? demanda Plume. Je ne sais pas encore voler, mais je sais déjà dire les chiffres. J’ai écouté les hirondelles. »
Mistigri réfléchit. Jamais personne ne l’avait aidé à compter. Il s’installa sur la tuile, tout contre le nid, et l’oisillon se pencha pour être bien entendu.
Ils recommencèrent ensemble, depuis le début, mais cette fois tout bas, parce que la nuit tombait et que les toits s’endormaient.
« Une… deux… trois… »
« Quatre… cinq… »
La voix de Plume devenait de plus en plus petite. Celle de Mistigri aussi, qui s’allongeait en ronronnement.
« Douze… treize… quatorze… »
« Quin… ze… » murmura l’oisillon.
« Seize, souffla Mistigri. »
Et il n’y eut plus de nombre du tout.

Compte terminé
Le pigeon, qui passait par là, trouva le chat gris roulé en boule contre une cheminée neuve, la queue autour de lui, la tache blanche posée sur son nez. Dans le nid, un oisillon dormait, le bec entrouvert.
Le pigeon ne dit rien. Il les regarda un moment, puis il se posa sur la gouttière voisine, et il compta, sans bruit, jusqu’à seize.
« C’est bon, murmura-t-il. Elles sont toutes là. »
Et sur les toits du quartier, une dernière lumière s’éteignit, et seize cheminées veillèrent sur le sommeil de ceux qui comptaient.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums