Le marchand de silence
Dans la rue Tintamarre, Oscar achète un bocal de silence à un étrange marchand. Quand il l'ouvre, il découvre un secret qui ne s'achète pas.

Une ville qui ne se tait jamais
Oscar avait huit ans, et il habitait au quatrième étage d’un immeuble au coin de la rue Tintamarre. Ce n’était pas un hasard si la rue s’appelait comme ça.
Le matin, il y avait les camions des éboueurs. À midi, les cris du marché. L’après-midi, la cloche du tramway : ding-ding. Le soir, les voisins du dessus qui déplaçaient leurs chaises, et ceux d’en dessous qui regardaient la télévision beaucoup trop fort. Et la nuit, quand tout le monde allait enfin se coucher, il restait encore le frigo, qui ronronnait, et un robinet, quelque part, qui faisait : plic… plic… plic…
Oscar, dans son lit, regardait le plafond.
« Je voudrais un peu de silence, soupira-t-il. Juste un petit peu. »
Le lendemain, en sortant de l’école, il entendit une sonnette. Dring-dring. Ce n’était pas le tramway. C’était un vieux monsieur à moustache blanche, qui pédalait sur un triporteur rouillé. À l’avant, dans une grande caisse en bois, des dizaines de bocaux en verre tintaient les uns contre les autres.
« Silence ! criait le vieux monsieur. Silence frais, silence du matin, silence de neige ! Un bocal pour une pièce ! »
Oscar s’arrêta net. Il avait une pièce dans sa poche, celle qui devait servir à acheter un croissant. Il la serra dans son poing.
« C’est vrai ? demanda-t-il. Vous vendez du silence ? »
« Le meilleur de la ville », dit le marchand avec un clin d’œil.

Le bocal
Les bocaux étaient tous pareils : du verre épais, un couvercle en métal, et à l’intérieur, rien. Enfin, rien qu’on puisse voir.
« Celui-ci, dit le marchand en tapotant un bocal du bout du doigt. Silence de champ enneigé, récolté un matin de grand froid. »
Oscar plissa les yeux. Le bocal avait l’air vide. Complètement.
« Je le prends », dit-il en tendant sa pièce.
Le marchand la fit sauter dans sa paume, la glissa dans sa poche, et posa le bocal dans les mains d’Oscar.
« Une seule règle, dit-il d’un ton sérieux. Tu l’ouvres quand tu en as vraiment besoin. Pas avant. Et tu écoutes bien. »
Oscar rentra à la maison, le bocal serré contre son ventre. Il le posa sur sa table de nuit, et pendant le dîner, il ne pensa qu’à lui.
Le soir, au lit, les voisins du dessus déplaçaient leurs chaises. Scrrrr. Les voisins du dessous riaient devant la télévision. Haha. Le robinet faisait : plic… plic…
« Maintenant », murmura Oscar.
Il dévissa le couvercle. Ça fit un petit « pschhh ».
Et alors, il se passa quelque chose d’étrange. Oscar ferma les yeux. Il entendit, très loin, un bruit à peine plus fort que sa respiration : un bruit blanc, moelleux, comme si des milliers de flocons se posaient sur un champ. Pas un son précis. Plutôt une sorte de couverture.
Il resta immobile, la bouche entrouverte. Il écouta longtemps, jusqu’à ce que ses paupières deviennent lourdes.
Puis il revissa le couvercle, et il s’endormit.

Le bocal qui ne marchait plus
Le lendemain, à l’école, Madame Roche expliquait les fractions, et Oscar n’entendait rien, parce que Yanis, derrière lui, tapait sur son pupitre avec son stylo : tac-tac-tac.
Oscar sortit discrètement le bocal de son cartable. Il le posa sur sa table, et sans réfléchir, il dévissa le couvercle.
Pschhh.
Aussitôt, tout s’arrêta. Yanis arrêta de tapoter. Madame Roche arrêta de parler, la craie en l’air. Dans la cour, les cris des enfants s’éteignirent, comme si quelqu’un avait baissé le volume du monde.
Toute la classe écoutait. On entendait presque les flocons.
« Oh, souffla Madame Roche, d’une voix toute douce. Écoutez comme c’est calme. »
Pendant une minute entière, personne ne dit un mot. Puis la cloche sonna, dring, et tout reprit d’un coup : les chaises, les voix, les cartables.
Le soir même, Oscar rouvrit son bocal. Pschhh. Il ferma les yeux. Mais cette fois, il n’entendit rien du tout. Rien que le plic du robinet, le frigo, les voisins, comme d’habitude.
Il rouvrit le bocal en grand, le tourna, le secoua, regarda à l’intérieur. Vide.
« Il est fini, dit-il. J’ai tout utilisé ! »
Il enfila ses chaussures, attrapa sa veste, et dévala les escaliers, le bocal sous le bras.

Entre deux bruits
Il trouva le marchand sur la petite place, assis sur une marche, en train de mordre dans une pomme. Son triporteur était garé juste à côté, avec ses bocaux bien alignés.
« Monsieur ! cria Oscar. Mon bocal est vide ! Il n’y a plus de silence dedans ! »
« Ah, dit le marchand. Vide, dis-tu ? »
« Complètement vide ! »
Le marchand sourit sous sa moustache. Il se leva, prit Oscar par l’épaule, et le conduisit jusqu’au banc, au milieu de la place.
« Assieds-toi, dit-il. Ferme les yeux. Écoute. »
Oscar écouta. Il y eut le tramway : ding-ding, trrrrr. Puis une moto, vroum. Puis des pas pressés. Puis un chien qui aboyait.
« Je n’entends que du bruit », dit-il.
« Attends. Ne cherche pas le bruit. Cherche ce qu’il y a entre. »
Oscar fronça les sourcils. Il attendit. Le tramway s’éloigna. La moto disparut. Les pas se turent. Le chien se tut aussi.
Et pendant une seconde, un tout petit trou de seconde, tout fut calme.
Il y avait un souffle d’air dans les feuilles du tilleul. Un pigeon qui roucoulait. Rien d’autre. Un silence minuscule, rond, doux, juste entre deux bruits.
Oscar ouvrit grand les yeux.
« C’était ça ? » souffla-t-il.
« C’était ça, dit le marchand. Il y en a des milliers, dans une ville. On ne les remarque pas parce qu’on est occupé à écouter le bruit. Mes bocaux sont vides, Oscar. Ils l’ont toujours été. Mais celui qui les ouvre apprend à tendre l’oreille. »
« Alors le silence de neige… »
« C’était le tien, dit le marchand. Tu l’as trouvé tout seul. Je t’ai juste prêté un bocal pour y penser. »
Oscar rit. Il avait envie de dire qu’il s’était fait avoir. Mais il n’en avait pas envie du tout, en fait.
Le marchand reprit son triporteur, tourna la sonnette, dring-dring, et s’éloigna dans la lumière du soir, ses bocaux vides tintant joyeusement derrière lui.
Ce soir-là, dans son lit, Oscar n’ouvrit plus son bocal. Il le posa sur sa table de nuit, et il écouta la rue Tintamarre. Le tramway. Le robinet. Les chaises du dessus.
Avant de fermer les yeux, il pensa au vieux marchand qui pédalait quelque part dans la nuit, avec ses bocaux vides qui tintaient doucement. Il se dit que c’était, finalement, le plus joli bruit de toute la rue, et qu’il ne l’avait jamais remarqué.
Il compta les petits silences entre chaque bruit. Un. Deux. Trois. Ils étaient là, doux et ronds, comme des perles entre les perles.
Il s’endormit avant le quatrième.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums