Une petite montgolfière dans le soir
Pomme, la petite montgolfière rouge, rentre à la maison au coucher du soleil et traverse un village, une montagne, un lac et un champ de tournesols.

Pomme s’envole
Il y avait, dans un grand pré au bord d’un village, une petite montgolfière qui s’appelait Pomme.
Elle était ronde, toute rouge, avec une large bande crème autour du ventre, et sous elle pendait un petit panier d’osier, tressé serré, avec une lanterne accrochée sur le bord.
Chaque jour, Pomme passait l’après-midi dans le ciel. Elle s’élevait doucement quand la flamme faisait « Fffouuu », elle se laissait pousser par le vent qui faisait « Houuu », et elle regardait le monde devenir petit, tout petit, comme un jouet posé sur une table verte.
Mais ce jour-là, elle était partie un peu loin. Et le soleil, derrière les collines, commençait à devenir orange.
« Oh, dit Pomme. Le soir arrive. Il est temps de rentrer à la maison. »
Elle regarda en bas. Le pré, avec son petit hangar de toile, était très, très loin.
« Pas de panique, se dit-elle. Je vais descendre tout doucement. Un peu de flamme, un peu de vent, et je serai rentrée avant que la lune se lève. »
Alors elle ouvrit un peu la flamme. Fffouuu. Le vent répondit : Houuu. Et la petite montgolfière se mit à glisser dans le ciel rose, très lentement, comme une feuille sur une rivière.

Au-dessus des toits
Le premier endroit que Pomme survola, c’était un village de toits rouges. Les cheminées fumaient, les fenêtres s’allumaient une à une, et sur une terrasse, une petite fille en robe jaune agitait les deux bras.
« Bonsoir, Pomme ! » cria-t-elle.
« Bonsoir ! » répondit Pomme.
« Tu vas où ? »
« Je rentre dormir ! Et toi ? »
« Moi aussi, je rentre dormir ! Bonne nuit, Pomme ! »
Pomme fit un petit balancement pour dire au revoir. Fffouuu, fit la flamme. Houuu, fit le vent.
Elle descendit un peu. Elle sentit sur son ventre rond l’odeur du pain qui cuit, de la soupe qui chauffe, de la lessive qui sèche sur les fils. Elle entendit un chien aboyer une fois, puis plus du tout. Elle entendit une cloche sonner, loin, très loin, un son rond, un son qui s’étire.
« Le village se couche », murmura-t-elle.
Et elle se sentit, elle aussi, un tout petit peu plus lourde, un tout petit peu plus lente.
Au bord du village, il y avait un vieux moulin à vent, avec quatre grandes ailes de toile. Elles tournaient, tournaient, mais de plus en plus doucement, comme si le moulin, lui aussi, avait envie de se reposer.
« Bonsoir, moulin ! » dit Pomme.
« Crrrr, crrrr, répondit le moulin. Bonsoir, Pomme. »
« Tu t’arrêtes bientôt ? »
« Quand le vent sera parti, dit le moulin. Il est en train de s’endormir. Écoute. »
Pomme écouta. Le vent faisait : Houuu… houuu… hou… Chaque fois un peu plus bas, un peu plus lent.
« Alors tu es le dernier à tourner », dit Pomme.
« Oui. Et je tournerai jusqu’à la dernière brise, pour ne laisser personne sans veilleur. »
Les grandes ailes firent un dernier tour très lent. Pomme les salua d’un balancement de son panier, et elle continua sa route.

La montagne qui dort
Le vent poussa Pomme vers la montagne. Elle était immense, grise et bleue, avec des sommets pointus qui touchaient presque les nuages.
« Houuu », fit le vent.
« Fffouuu », fit la flamme.
Pomme monta un peu pour ne pas toucher les rochers. En haut, sur une pente d’herbe, une marmotte se tenait debout devant son terrier, les pattes sur le ventre.
« Bonsoir, Pomme », dit la marmotte.
« Bonsoir, marmotte ! Tu ne dors pas ? »
« J’allais me coucher, dit la marmotte, en bâillant. Je suis la dernière à rentrer. Tous les autres dorment déjà. »
Pomme regarda la pente. Elle vit des petites têtes qui dépassaient des terriers, des museaux qui se cachaient, et un chamois couché sur un rocher, les yeux mi-clos.
« Bonne nuit, la montagne », chuchota-t-elle.
« Bonne nuit, Pomme », répondit la marmotte, et elle disparut dans son trou, avec un petit « plop ».
Un peu plus bas, un petit nuage s’était posé sur un sommet, comme un bonnet de laine. Pomme passa tout près. Le nuage sentait la pluie fraîche et le foin. Il ne dit rien, parce qu’il dormait déjà, mais il fit « pfff » en soufflant, et ce fut comme une caresse sur le toit de Pomme.
Pomme laissa la montagne derrière elle. Elle trouvait le ciel plus doux, tout à coup. Et sa lanterne éclairait un peu plus fort.

Le lac aux cygnes
Au-delà de la montagne, il y avait un grand lac, lisse comme un miroir. Le ciel y était reflété, tout rose, tout doré, et Pomme, penchée au-dessus, vit une deuxième montgolfière qui montait vers elle, la tête en bas.
« Oh, dit-elle. C’est moi ! »
Sur l’eau glissaient deux cygnes blancs, très droits, très calmes, qui ne faisaient aucune vague.
« Bonsoir, Pomme », dirent les cygnes d’une seule voix.
« Bonsoir, les cygnes. Vous allez où ? »
« Nulle part, dirent-ils. Nous glissons pour que le lac s’endorme. »
Pomme les regarda. Ils glissaient doucement, dans un grand silence, et derrière eux, l’eau se refermait sans un pli, comme un drap bien tiré.
Pomme descendit jusqu’à effleurer la surface. Son panier fit un tout petit cercle, qui s’agrandit, s’agrandit, puis disparut.
Sur la rive, dans les roseaux, des grenouilles chantaient leur dernière chanson : « Coâ… coâ… coâ… » Une première s’arrêta. Puis une deuxième. Puis une troisième, avec un petit « coâ » tout fatigué. Et le silence s’installa sur le lac comme une couverture légère.
Un poisson sauta hors de l’eau, juste une fois, pour voir la montgolfière de plus près. Plic ! Il fit une grosse bulle d’argent, puis il retomba.
« Bonne nuit, poisson », chuchota Pomme.
« Fffouuu », murmura la flamme, plus bas.
« Houuu », murmura le vent, plus bas encore.
« Bonne nuit, les cygnes. »
« Bonne nuit, Pomme. Le champ des tournesols n’est pas loin. Ta maison est derrière. »
Pomme remonta un peu, et elle sourit, parce qu’elle avait entendu le mot « maison ».

Le champ des tournesols
Au bout du lac s’étendait un champ immense, plein de tournesols. Ils avaient les têtes un peu penchées, tournées vers l’endroit où le soleil s’était couché, comme des gens qui regardent partir un ami.
Pomme les survola très lentement. Il y avait un petit bruissement dans les feuilles, un soupir, comme si chaque fleur disait : « Aaaah. »
Le long du champ, il y avait une voie ferrée, et sur la voie, un petit train qui avançait en ronronnant. Toutes ses fenêtres étaient éclairées, jaunes et rondes, et derrière chacune, on voyait quelqu’un qui bâillait.
« Tchou, tchou ! » fit le train, tout bas, pour ne réveiller personne.
Un enfant, la joue collée contre la vitre, vit Pomme au-dessus des tournesols. Il ouvrit de grands yeux, puis il leva sa petite main et la posa à plat sur le verre.
Pomme balança son panier, une fois, doucement. Puis le train s’éloigna dans la nuit, avec ses fenêtres allumées qui devenaient de plus en plus petites, comme un collier de lampes qu’on range.
Sur une grosse tête de tournesol, une coccinelle était posée, toute seule, avec ses points noirs bien rangés.
« Bonsoir, Pomme », dit-elle d’une toute petite voix.
« Bonsoir, coccinelle. Tu ne rentres pas ? »
« Je suis rentrée, dit la coccinelle. C’est ma maison, ici. Le tournesol est mon lit. »
« Il est grand, ton lit. »
« Oui. Il est tout jaune, et le matin, il me réchauffe. »
La coccinelle ferma les ailes. Elle se blottit contre les graines, et elle ne bougea plus.
Pomme passa sans bruit. Elle ne voulait réveiller personne. Elle était maintenant si basse que son panier frôlait les têtes des fleurs, et chacune se balançait un peu, doucement, comme pour lui dire merci.
La flamme n’était plus qu’un petit souffle. Le vent n’était plus qu’une caresse. Pomme avait sommeil, elle aussi, un sommeil rond comme son ventre.
« Encore un petit peu, se dit-elle. Je suis presque arrivée. »

Le pré de la maison
Quand elle sortit du champ de tournesols, Pomme reconnut le pré. Il était tout petit, tout vert, et au milieu se tenait le hangar de toile.
Devant le hangar, il y avait trois autres montgolfières, déjà posées. Une bleue, une jaune, une toute petite verte. Elles avaient replié leurs toiles, et leurs paniers dormaient dans l’herbe.
« Pomme ! murmura la petite verte. On t’attendait ! »
« Je suis rentrée », dit Pomme.
« Tu as vu des choses ? » demanda la jaune.
« J’ai vu des toits, répondit Pomme. J’ai vu une montagne, un lac, un champ de fleurs. Et partout, tout le monde allait se coucher. »
« Alors », dit la bleue, c’est que tu as bien choisi ton heure.
Pomme sourit. Elle ferma tout doucement sa flamme. Fffouu… fffou… fff…
Elle se posa dans l’herbe, au bord du pré, entre la jaune et la petite verte. Son panier toucha la terre avec un tout petit « poc ». Sa toile se détendit, lentement, comme un grand soupir qui s’en va.
La petite verte s’approcha d’elle, tout près.
« Dis, Pomme, demanda la petite verte à voix basse, est-ce que tu as eu peur, quand la nuit est arrivée ? »
« Un tout petit peu, au début, avoua Pomme. Mais ensuite, j’ai vu que tout le monde me disait bonne nuit. Alors la nuit n’avait plus rien d’effrayant. Elle était juste très douce. »
« Demain, je viendrai avec toi », dit la petite verte.
« Alors demain, on partira ensemble. »
« Bonne nuit, Pomme. »
« Bonne nuit, petite verte. »
« Bonne nuit, Pomme », dirent la bleue et la jaune.
Au-dessus d’elles, la lune se levait, ronde comme une grande montgolfière blanche, et elle regardait les quatre amies endormies dans l’herbe.
Houuu, faisait le vent, tout bas.
Et Pomme, la petite montgolfière rouge, rêvait déjà du ciel de demain.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums