Aller au contenu
Contes & légendes

Anansi et la boîte aux histoires

Au début du monde, les histoires dorment dans une boîte d'or chez le dieu du ciel. Anansi l'araignée va tout tenter, par la ruse, pour les rapporter.

6-8 ans À lire en 9 min Ouvrir le livre

Lucas Fontaine

Anansi et la boîte aux histoires
La petite araignée Anansi grimpe le long d'un fil de soie vers le ciel doré où l'attend le dieu du ciel.

Un tout petit marché

Il y a très longtemps, quand le monde était jeune, il n’y avait pas d’histoires sur la terre. Les gens ne savaient pas en raconter. Le soir, autour du feu, ils restaient silencieux, les yeux dans les flammes, et c’était bien triste.

Car toutes les histoires appartenaient à Nyame, le dieu du ciel. Il les gardait précieusement dans une grande boîte d’or, au sommet du ciel. Personne n’avait le droit d’y toucher.

Il y avait pourtant, sur la terre, une araignée nommée Anansi. Elle était petite, avec huit longues pattes et un esprit encore plus agile que ses pattes. Elle aimait les bons mots, les farces et les histoires, même si elle n’en connaissait aucune.

Un jour, Anansi se dit :

« Je vais aller voir Nyame. Je lui demanderai sa boîte d’histoires. Je la rapporterai au village, et tout le monde sera content. »

Elle fila un long, long fil de soie, qui monta jusqu’au ciel, et elle grimpa le long du fil, haut, plus haut, jusqu’au trône du dieu du ciel.

Dans la maison ashanti, la femme d'Anansi sert une bouillie fumante à l'araignée songeuse, à la lumière d'une lampe.

Le prix des histoires

« Que veux-tu, petite araignée ? » demanda Nyame de sa grande voix.

« Je voudrais acheter tes histoires », dit Anansi en s’inclinant.

« Ah, ah ! rit Nyame. Beaucoup d’autres ont essayé avant toi. Mais mon prix est très haut. Pour mes histoires, je veux trois choses : Mmoboro, le nid de frelons ; Onini, le grand python ; et Osebo, le léopard aux dents de sabre. Si tu me les amènes vivants, la boîte sera à toi. »

Les autres auraient renoncé tout de suite. Mais Anansi hocha la tête.

« Très bien, dit-elle. Je te les apporterai. »

Elle redescendit, fit un petit rire dans sa barbe d’araignée, et se mit à réfléchir.

Chez elle, sa femme Aso l’attendait avec un bol de bouillie encore fumant. Elle vit tout de suite que son mari avait quelque chose en tête.

« Alors ? Que t’a dit Nyame ? »

« Il veut un nid de frelons, un python et un léopard. Rien que ça. »

« Rien que ça, répéta Aso en riant. Tu ne vas pas les prendre de force, j’espère. Tu n’as pas assez de pattes pour ça. »

« Non, dit Anansi. Je vais les prendre par la malice. »

Aso goûta sa bouillie, réfléchit un long moment, puis dit tout doucement : « On ne gagne jamais contre plus fort que soi en luttant. »

Au bord d'un ruisseau, Anansi s'abrite sous une feuille de bananier avec une calebasse prête, près d'un python au soleil.

On gagne en offrant à chacun ce qu’il croit désirer.

Anansi la regarda avec admiration. Ce conseil valait presque autant que la boîte d’or.

Elle alla d’abord au bord d’un ruisseau, là où les frelons avaient leur nid. Elle coupa une grande feuille de bananier, la remplit d’eau, et s’en servit comme parapluie. Puis elle versa un peu d’eau sur le nid.

« Il pleut, il pleut, bourdonnez ! Venez vous mettre à l’abri ! »

Elle tendit une calebasse vide. Les frelons, croyant qu’il pleuvait, se précipitèrent dans la calebasse pour se protéger. Anansi la ferma d’un bouchon de feuille. Voilà un premier prix gagné !

Ensuite, Anansi retrouva le python Onini, qui se chauffait au soleil.

« Bonjour, python. On dit que tu es plus long que cette branche. Mais moi, je dis que cette branche est plus longue que toi. »

« Impossible ! siffla Onini, vexé. Je vais te prouver que non. »

Il se coucha le long de la branche. Anansi, avec un fil de soie, attacha doucement le serpent à la branche, pour « bien mesurer ». Et voilà un deuxième prix gagné.

Anansi traîne un gros paquet noué de soie sur un sentier de forêt, sous les yeux ronds des oiseaux.

Enfin, elle creusa un grand trou sur le chemin du léopard Osebo, le couvrit de feuilles. Quand Osebo passa, il tomba dedans. Anansi, d’une voix pleine de compassion, lui proposa de l’aider à sortir en lui lançant un fil. Mais ce fil, c’était un piège, et le léopard se retrouva bien enveloppé de soie.

Et voilà le troisième prix.

Anansi rassembla ses trois prises dans une grande feuille de bananier, noua le tout avec un fil de soie, et se mit en route sans se presser. Les oiseaux du chemin la regardaient passer, les yeux ronds. Une araignée qui traînait un léopard ! On ne voyait pas cela tous les jours.

La boîte d’or

Anansi remonta au ciel en traînant sa petite caravane de trésors : la calebasse de frelons, le python attaché à sa branche, le léopard emmailloté de soie. Nyame, sur son trône, ouvrit de grands yeux.

« Voilà donc ce que j’avais demandé, dit-il. Tu es plus rusée que je ne le pensais. »

« Je n’ai fait que mon possible », dit Anansi modestement.

« Eh bien, tu l’as mérité. Les histoires sont à toi. »

Et Nyame lui tendit la grande boîte d’or. Anansi la prit dans ses huit pattes. Elle était lourde, mais elle chantait doucement à l’intérieur.

Anansi redescendit sur la terre, le long de son fil. Elle arriva au village, au moment où le soir tombait. Les gens étaient autour du feu, comme toujours, silencieux.

Les vieux fumaient leur pipe sans un mot. Les femmes pilaient le manioc. Les enfants, assis par terre, regardaient les étincelles monter vers les étoiles. Personne n’avait rien à raconter, car personne n’avait encore reçu la moindre histoire.

« Écoutez ! cria-t-elle. J’ai quelque chose pour vous ! »

Elle ouvrit la boîte. Alors, des centaines d’histoires s’envolèrent, comme des oiseaux de toutes les couleurs. Elles tourbillonnèrent au-dessus du feu, se posèrent sur les épaules, sur les genoux, sur les langues. Chacun en attrapa une, et se mit à parler : une histoire de lièvre, une histoire de lune, une histoire de grand-mère et de baobab.

Autour du feu du village, les histoires s'envolent de la boîte d'or comme des oiseaux colorés devant des habitants ravis.

Le village entier se mit à rire, à chuchoter, à s’émerveiller. Et c’est depuis ce jour-là que les histoires circulent de bouche en bouche, de maison en maison, de génération en génération. Beaucoup d’histoires de ce pays s’appellent d’ailleurs, depuis, « histoires d’Anansi ».

Une vieille grand-mère raconta comment le lièvre avait trompé l’éléphant. Un pêcheur raconta l’histoire de la lune qui se baignait dans la rivière. Et une toute petite fille, qui n’avait que quatre ans, inventa celle d’un papillon qui voulait manger du soleil. Tout le monde l’applaudit, et elle en rougit de plaisir.

Quand la nuit fut avancée, le feu baissa. Les enfants s’endormirent un à un, la tête contre les genoux de leur mère, avec dans l’oreille le murmure d’une histoire qui n’en finissait pas. Anansi, perchée sur une branche, les regardait en souriant. Puis elle tissa sa toile dans le noir, et s’endormit, elle aussi.

Ce conte vient du peuple ashanti, au Ghana, où l’on raconte depuis très longtemps les aventures d’Anansi l’araignée.

Fin