Le phare de l’île aux Mouettes
Une nuit de tempête, Mila et son grand-père gardien de phare aperçoivent une petite lueur rouge en danger. Une idée toute simple va tout changer.

Là-haut, dans la lanterne
Sur l’île aux Mouettes, tout au bout d’un sentier de roches blanches, se dressait un phare rayé de rouge et de blanc. Son grand-père en était le gardien. Et chaque été, Mila venait passer les vacances auprès de lui.
Elle adorait cet endroit. Les mouettes criaient en tournant dans le vent. La mer sentait le sel et le goémon. Et tous les soirs, avant que le soleil ne disparaisse, grand-père Anselme montait avec elle les cent marches de l’escalier en colimaçon, jusqu’à la lanterne.
« Tu vois, Mila, disait-il en frottant avec soin la grande vitre, un phare, ça sert à une chose toute simple : dire aux bateaux où est la terre, pour qu’ils ne s’y cognent pas. »
Mila posait sa main sur la grosse lampe de verre, froide et lisse. Quand grand-père la mettait en marche, un faisceau de lumière traversait lentement la nuit, comme un grand bras blanc qui balaie la mer.
Ce soir-là, le ciel avait pris une couleur étrange, d’un gris sale, presque jaune. Grand-père Anselme renifla l’air et fronça les sourcils.
« Le vent tourne, dit-il. Cette nuit, il y aura de la tempête. Tu iras te coucher de bonne heure, Mila. »
« Je peux rester avec toi ? S’il te plaît. Je serai sage. »
« Hmm. Tu me tiendras compagnie, alors. Mais tu m’obéiras à la lettre. »
Mila promit.

Elle sortit de sa poche le petit sifflet en bois que grand-père lui avait taillé pour son anniversaire, et le serra dans sa main, juste au cas où.
Dehors, la lumière du jour baissait vite. Les mouettes, une à une, rentraient se mettre à l’abri dans les creux de la falaise.
La nuit où le vent hurla
La tempête arriva vers minuit. D’abord le vent se mit à siffler autour du phare, puis à gronder, puis à hurler comme une bête énorme. Les vagues montaient et s’écrasaient sur les rochers, boum, boum, boum. Des gouttes de pluie frappaient la vitre comme des poignées de petits cailloux.
Mila s’était enroulée dans une couverture. Elle avait un peu peur. Pas beaucoup. Juste un peu.
« Grand-père, est-ce que le phare va tenir ? »
« Ce phare a vu plus de tempêtes que tu n’as mangé de tartines, ma puce. Ses murs sont épais comme des bras de géant. Rien ne l’emportera. »
La grande lumière tournait, tournait, tournait, perçant la pluie et le noir. Grand-père, lui, regardait la mer avec ses jumelles.
Soudain, il se raidit.
« Mila, regarde là-bas. À gauche des rochers. Tu vois quelque chose ? »
Mila plissa les yeux. Au loin, tout petit, il y avait une minuscule lueur rouge qui montait et descendait avec les vagues.
« Une petite lumière, dit-elle. »

« C’est un bateau, dit grand-père, et il est trop près des récifs. Il ne voit pas bien où il va. »
Il saisit la radio. Il appela, d’une voix calme et claire :
« Ici le phare de l’île aux Mouettes. Bateau au sud-ouest, vous m’entendez ? Gardez le cap sur la lumière. Je répète : gardez le cap sur la lumière. »
On n’entendit d’abord que le crachotement du vent. Puis une voix lointaine, hachée, répondit :
« Phare… nous vous voyons… Nous… sommes un petit voilier… la radio est presque… »
Puis plus rien.
La lumière qui parle
Grand-père Anselme posa la radio. Il réfléchit à toute vitesse.
« Il y a des rochers cachés des deux côtés, dit-il. Il faut qu’ils passent juste au milieu, par la passe. Mais avec cette pluie, ils ne voient que ma lumière, pas le chemin. »
Mila avait une idée qui lui chatouillait la tête.
« Grand-père, tu m’as dit que le phare pouvait parler avec la lumière ? Avec des éclats courts et longs ? »
« Oui, c’est le vieux langage des marins, mais ils ne le connaissent peut-être pas. »
« Pas besoin de langage compliqué. On peut juste faire un signal simple. Un seul. Quand le bateau est sur le bon chemin, on éteint la grande lumière une seconde. Et quand il dérive, on la laisse allumée. Comme ça ils sauront. »

« Tu veux dire… » Grand-père se gratta le menton, puis un grand sourire fendit sa barbe. « Ma Mila. C’est très malin. Montre-moi. »
Ils prirent les jumelles chacun à leur tour. Grand-père surveillait le bateau, Mila tenait la main sur l’interrupteur. Chaque fois que la petite lueur rouge se plaçait bien dans la passe, grand-père disait : « Maintenant ! », et Mila coupait la lumière une seconde. Puis la rallumait.
Noir. Clair. Noir. Clair.
Et la petite lueur rouge, là-bas, comprit. Elle se mit à avancer en suivant le rythme. Quand la lumière s’éteignait, le voilier tournait la barre au bon moment. Doucement. Prudemment. Pas à pas.
Mila retenait son souffle. La petite lueur rouge passa entre les deux grands rochers noirs, en montant, descendant, tournant dans les vagues. Et elle déboucha enfin dans le port abrité, derrière l’île, où l’eau était plus calme.
« Elle est passée », murmura Mila.
« Elle est passée, oui, dit grand-père en la serrant contre lui. Tu as sauvé ces gens, ma puce. »
La radio crachota de nouveau.
« Phare… merci… nous sommes à l’abri… merci du fond du cœur… »
Grand-père Anselme prit le micro.
« C’est la petite qui a trouvé. Reposez-vous bien. Le phare veille. »

L’aube sur l’île
La tempête dura jusqu’à l’aube. Mais peu à peu, le vent se calma, la pluie se fit fine, puis s’arrêta. Une longue bande rose apparut à l’horizon.
Mila était blottie dans le grand fauteuil du gardien, enveloppée dans sa couverture. Ses paupières étaient lourdes. Grand-père éteignit la grande lampe. Le jour la remplaçait.
« Tu as eu peur ? » demanda-t-il.
« Un peu. Au début. Mais après, non. »
« C’est ce que fait le phare, tu sais. »
Il nous aide à ne plus avoir peur. Parce qu’on sait qu’il est là, qu’il brille.
Mila sourit, la tête contre son épaule. En bas, sur le quai, deux silhouettes agitaient la main vers le haut du phare. Des gens qui disaient merci.
Les mouettes se remirent à crier. La mer scintillait, calme comme un grand drap bleu tout lisse. Mila bâilla.
« Grand-père… demain soir, je pourrai encore m’occuper de la lumière ? »
« Tous les soirs, ma Mila. Tous les soirs, si tu veux. »
Elle ferma les yeux. Elle entendait la mer, doucement, qui allait et venait sur les rochers, comme une grande respiration. Et l’île aux Mouettes s’endormit au soleil levant, avec son phare qui avait bien veillé toute la nuit.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums