La péniche sans lumière
Un soir de brume, une péniche sans lumière dérive vers l'écluse de la Bergerette. Maëlle y découvre une tasse encore chaude et un vieux marin égaré.

L’écluse de la Bergerette
L’écluse de la Bergerette se trouvait au milieu de nulle part, là où le canal faisait une courbe paresseuse entre deux rangées de peupliers. Il y avait une petite maison de pierre aux volets verts, un potager, une poule borgne nommée Clémentine, et deux grandes portes de bois noir qui s’ouvraient et se fermaient pour laisser monter ou descendre les bateaux. Chaque jour, des péniches venaient y faire une pause, le temps que le niveau de l’eau s’ajuste. Le reste du temps, l’endroit semblait retenir son souffle.
Maëlle y vivait avec son grand-père Lucien, éclusier depuis si longtemps qu’il disait connaître chaque péniche à sa façon de cogner la berge. Elle avait onze ans, une casquette de marin trop grande, et un carnet où elle notait le nom de tous les bateaux qui passaient. Elle en avait déjà trois cent douze, et elle y tenait.
Ce soir de novembre, la brume montait du canal comme du lait chaud. Lucien était parti chercher du bois, et Maëlle, assise sur le bord de l’écluse, regardait l’eau devenir grise. Elle s’apprêtait à rentrer quand elle vit quelque chose bouger, très loin, du côté de l’amont.
Une péniche. Longue, sombre, silencieuse. Elle avançait lentement, poussée par le courant, sans moteur et sans lumière. À la proue, on lisait à peine un nom peint en lettres écaillées : Hirondelle. Maëlle ne l’avait jamais vue, et pourtant il y avait quelque chose de familier dans sa façon de glisser, comme un souvenir qui remonte.
Elle se leva. Sur le canal, il y avait des règles, et Lucien les lui avait apprises toutes : un bateau sans lumière, la nuit, est un bateau en difficulté. Qu’il soit vide, ou qu’il ne le soit pas, on ne le laisse pas passer sans le regarder de près.

À bord de l’Hirondelle
« Papi ! » cria Maëlle.
Lucien arriva en courant, les bras chargés de bûches. Il regarda la péniche, fronça ses gros sourcils, et posa tout.
« Elle dérive, dit-il. Pas de lumière, personne à la barre. Vite, la gaffe. »
Ils coururent le long du quai. Lucien attrapa un cordage qui traînait à l’arrière, l’enroula autour d’un anneau de fer, et tira de toutes ses forces. La grande coque ralentit, grinça, vint se coller contre le mur de pierre avec un long soupir de bois. Ils étaient hors d’haleine.
« Reste ici, dit Lucien. Je monte voir. »
Mais Maëlle monta derrière lui. Sur le pont, la peinture était fanée, un pot de géraniums gelé trônait sur une caisse, et la porte de la cabine, entrouverte, laissait filtrer une odeur douce de pain grillé et de tabac. Lucien poussa le battant avec la pointe de sa botte.
À l’intérieur, tout était en ordre. Une table de bois, une banquette, un petit poêle encore tiède. Sur la table, une tasse de thé qui fumait légèrement. À côté, une radio minuscule diffusait un air de vieil accordéon, à peine audible. Personne.
Maëlle fit le tour de la cabine sur la pointe des pieds. Il y avait une étagère avec trois livres usés et une pile de cartes du canal, pliées en accordéon. Il y avait une couchette à gauche, faite au carré, avec un pull de laine marine plié sur l’oreiller. Il y avait, accroché à un clou, un petit sifflet de cuivre sur une ficelle. Tout respirait la tranquillité d’une vie rangée avec amour, et d’une main qui commençait à trembler.
« Il y a quelqu’un ? » appela Lucien.
« Il est parti il y a peu, dit Maëlle. Le thé est chaud. »
Elle remarqua alors, près de la radio, un cadre de bois. Dedans, une photo en noir et blanc : un homme et une femme sur le pont d’une péniche, riant, une main posée sur la barre. L’homme portait une casquette de marin. Au dos, d’une écriture penchée : « Achille et Joséphine, l’Hirondelle, pour toujours. »

Le banc du chemin de halage
« Il n’a pas dû aller loin, dit Lucien en allumant sa lampe. Reste à bord, Maëlle. Je fais le tour. »
Mais Maëlle avait déjà aperçu, par le hublot, quelque chose sur le chemin de halage. À quelques centaines de mètres en aval, sous un lampadaire éteint, un banc de pierre. Et sur le banc, une silhouette.
Elle descendit. Elle marcha sur l’herbe humide jusqu’à ce que la silhouette devienne un vieil homme, assis très droit, les mains sur les genoux, une casquette de marin vissée sur la tête. Il regardait droit devant lui, vers l’eau, avec une expression calme, un peu perdue.
Une chouette ulula dans les peupliers. Quelque part, un poisson fit un rond dans l’eau. Maëlle pensa qu’il n’y avait rien de plus tranquille qu’un canal la nuit, et rien de plus triste, parfois, qu’un homme tout seul au bord.
« Bonsoir », dit Maëlle doucement.
« Bonsoir, mademoiselle, dit le vieil homme, très poliment. Vous n’auriez pas vu mon bateau ? Je l’ai amarré tout à l’heure, il me semble. Il est un peu plus loin. Joséphine m’attend pour le dîner. »
« Votre bateau s’appelle l’Hirondelle ? »
Le visage du vieil homme s’illumina d’un coup.
« Vous la connaissez ! Oh, la belle Hirondelle. Quarante ans qu’on navigue ensemble, elle et moi. Je suis Achille. Achille Brémont. Mais ne dites pas que je suis en retard. Joséphine n’aime pas qu’on soit en retard. »
Maëlle sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Elle repensa à la photo, à la dédicace, à ce « pour toujours » écrit d’une main d’autrefois. Elle devina, sans qu’on le lui dise, que Joséphine n’attendait plus personne pour dîner depuis longtemps.
Maëlle ne savait pas quoi répondre. Elle ne voulait ni mentir, ni faire de peine. Elle chercha une réponse au milieu des deux, ce qui est plus difficile qu’on ne croit.

Une tasse de chocolat
Elle s’assit à côté de lui sur le banc. Elle n’avait pas peur, et ne savait pas pourquoi. Il lui semblait qu’il ne fallait pas dire à ce vieux monsieur que son rêve avait des trous. Il fallait seulement l’accompagner, un moment, dans ce qui lui restait.
« Votre bateau est amarré à l’écluse, juste là-bas, dit-elle. Mon grand-père s’en est occupé. Il est en sécurité. »
« Ah, c’est bien, dit Achille, soulagé. Vous êtes gentille, mademoiselle. Vous êtes éclusière ? »
« Un peu. Je tiens le registre des bateaux. Je note tous les noms. »
Elle lui expliqua comment, chaque soir, elle comptait les péniches, les bateaux de plaisance, même les petites barques de pêcheurs. Achille hochait la tête avec sérieux. Il lui raconta qu’autrefois, quand il passait une écluse, il faisait tinter un petit sifflet de cuivre pour dire bonjour à l’éclusier. Maëlle lui répondit qu’elle l’avait vu, accroché dans la cabine, et il sourit comme un enfant qu’on vient enfin de comprendre.
Elle tira son carnet de sa poche, l’ouvrit à la page suivante, et écrivit lentement, sous ses yeux : Hirondelle. Commandant Achille Brémont. Il lut, les lèvres remuant en silence, et un sourire immense lui monta aux yeux.
« Trois cent treize, dit-il en pointant le chiffre en haut de la page. Joséphine aimerait ça. »
Lucien arriva à cet instant, essoufflé, la lampe tremblante. Il vit les deux silhouettes sur le banc, la petite casquette trop grande et la casquette vieille, penchées sur le même carnet. Il s’arrêta, lampe baissée. Puis il s’approcha tout doucement, sans bruit, comme on approche un oiseau posé.
« Monsieur Brémont ? dit-il. Votre fille vous cherche partout. Elle a appelé l’écluse il y a dix minutes. »
Achille cligna des yeux. Il y eut un instant de silence. Puis, comme si la brume se déchirait un peu, il dit d’une voix plus claire, plus basse :
« Je me suis encore échappé, n’est-ce pas ? »

La péniche de retour
La fille d’Achille arriva dix minutes plus tard, en voiture, les cheveux en désordre, la voix cassée. Elle ne gronda personne. Elle serra son père contre elle, longtemps, la joue contre sa casquette. Elle expliqua à voix basse qu’il avait voulu, ce soir, reprendre la barre de son bateau, comme autrefois, et qu’il avait réussi à le détacher, par un miracle d’habitude, avant qu’elle ne s’en aperçoive.
« Il connaît ce canal comme sa poche, dit-elle. Il n’a pas oublié les gestes. Seulement le reste. »
Maëlle regardait le vieil homme, et elle pensa que les gestes sont des souvenirs qui habitent les mains. On peut perdre les dates et les noms, et garder dans les doigts la façon exacte de lancer une corde. Elle trouva cela à la fois très triste et très beau.
Lucien ne dit rien. Il fit chauffer du chocolat sur le poêle de la maison de l’écluse, et ils burent tous ensemble, serrés autour de la table. Maëlle regardait Achille, qui parlait de Joséphine avec des mots simples, comme si elle était partie faire une course. Il ne savait plus exactement quel jour on était. Mais il savait tout de ses chansons, de la couleur de ses yeux, de la façon dont elle riait quand la péniche passait sous un pont trop bas.
Au moment de partir, il se tourna vers Maëlle.
« Vous inscrirez mon bateau chaque fois qu’il passera, n’est-ce pas ? Même si je ne m’en souviens pas. »
« Chaque fois », promit Maëlle.
« Alors il ne sera jamais perdu. »
Quand la voiture eut disparu au bout du chemin, la brume avait commencé à se lever. Le canal luisait sous la lune. À l’écluse, l’Hirondelle dormait contre le quai, une lanterne neuve accrochée à la proue par Lucien. Maëlle resta longtemps assise sur le bord de l’eau, son carnet sur les genoux. Elle relut la dernière ligne, à la lueur de la lampe.
Elle se dit qu’elle ne le noterait pas seulement sur le carnet. Elle écrirait aussi à la craie, sur le mur de l’écluse, une petite hirondelle dessinée, bien visible, pour que ce nom ne passe jamais inaperçu.
« Trois cent treize », murmura-t-elle.
La poule Clémentine somnolait dans son abri. Les peupliers frissonnaient dans l’obscurité. Et sur l’eau lisse, un petit clapotis bercé suivait le va-et-vient de l’écluse, comme le souffle de quelqu’un qui dort enfin.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums