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Histoires du soir

Le secret du baobab

Pour les vacances, Awa retrouve son cousin Ibrahima au village de leur grand-mère. Au pied du vieux baobab, un secret de famille les attend.

9-12 ans À lire en 14 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Le secret du baobab
Dans un village sénégalais, Awa descend du bus; son cousin court vers elle, la grand-mère l'attend sous l'auvent.

Les vacances à Ndiaganiao

Quand le bus s’arrêta au bord de la piste rouge, dans un nuage de poussière, Awa passa la tête par la vitre et sentit tout de suite l’odeur qu’elle attendait : la terre chaude, le feu de bois, un peu de mil qui grille. Elle avait douze ans. Elle venait de Dakar, où elle vivait avec ses parents, et elle passait chaque année les grandes vacances au village de sa grand-mère, Mame Coumba.

« Awa ! » cria une voix.

Son cousin Ibrahima courait vers elle, pieds nus, un grand sourire aux lèvres. Il avait un an de plus qu’elle et la manie de tout savoir sur le village : où se cachaient les caméléons, quel arbre donnait les meilleurs fruits, quel chemin évitait les ronces.

« Tu as grandi, dit-il en prenant sa valise. »

« Toi aussi. Tu as pris une voix de monsieur. »

« Pas du tout, protesta-t-il, la voix un peu rauque. Viens, grand-mère t’attend. Et il y a une surprise. »

Mame Coumba les attendait sous le grand auvent de la maison, assise sur une natte, un foulard bleu autour de la tête. Elle serra Awa contre elle, longtemps, en riant doucement. Puis elle leur servit du bissap glacé, d’un rouge profond, parfumé à la menthe.

Sur la place au coucher du soleil, la grand-mère pose la main sur le tronc du baobab géant, entre les deux enfants.

« Cette année, dit-elle en les regardant tous les deux, vous êtes assez grands pour que je vous confie quelque chose. Quelque chose que mon père m’a confié, et son père avant lui. Il s’agit du baobab. »

Celui qui était là avant tout le monde

Au centre du village, sur la place où l’on se réunissait pour les mariages, les fêtes et les palabres, se dressait le baobab. Il était si gros qu’il aurait fallu huit enfants se tenant par la main pour en faire le tour. Son tronc ressemblait à une colonne de pierre grise, tout ridée, et ses branches, tordues, s’étalaient comme des racines tournées vers le ciel. Les gens disaient qu’il était là bien avant le village. Les plus vieux affirmaient qu’il avait vu passer plus de générations qu’on ne pouvait en compter.

Awa avait toujours aimé s’asseoir à son pied, dans l’ombre fraîche. Mais jamais encore on ne lui avait parlé d’un secret.

« Venez, dit Mame Coumba. Ce soir, la lune sera pleine. »

Elle les emmena sur la place alors que le soleil rougissait l’horizon. Elle les fit asseoir contre l’écorce, l’un à droite, l’autre à gauche. Elle posa sa main ridée sur le tronc.

Awa pose sa joue contre le tronc tiède du baobab, auprès de son cousin et de sa grand-mère, dans la lumière du soir.

« Le baobab est un arbre qui garde tout, dit-elle. Il garde l’eau dans son ventre pendant la saison sèche, il garde les nids des oiseaux, il garde les voix des gens qui se sont parlé à son ombre. On dit qu’il garde aussi les promesses. »

Chez nous, quand on veut faire une promesse importante, on la murmure à l’écorce.

« Alors l’arbre l’écoute, et il s’en souvient. »

« Même si personne d’autre ne l’a entendue ? » demanda Ibrahima.

« Surtout si personne d’autre ne l’a entendue. »

Awa posa sa joue contre le tronc. Il était tiède, après une journée de soleil. Elle crut sentir, tout au fond, un battement très lent.

La nuit, au clair de lune, Ibrahima sort un petit coffre de bois d'un creux du baobab, devant sa grand-mère à la lanterne.

Ce que contient le creux

La nuit tomba, et la lune apparut, énorme, au-dessus des branches. Mame Coumba se leva avec lenteur et fit signe aux enfants de la suivre de l’autre côté du tronc. Là, caché derrière un rideau de lianes sèches, il y avait un creux, assez grand pour qu’un enfant s’y glisse.

« Entrez, dit-elle. Ibrahima d’abord. »

Le garçon se faufila. Il resta un moment silencieux, puis sa voix résonna, étouffée :

« Il y a une niche, dans le bois. Et dedans… un petit coffre ! »

Awa, restée dehors une seconde de plus, sentit son cœur cogner. Elle se rappela toutes les fois où elle s’était assise contre ce tronc pour lire, pour rêver, pour bouder, sans jamais se douter qu’il cachait un tel trésor.

Awa le rejoignit, se plia en deux pour entrer. À la lueur d’une lampe que Mame Coumba tenait dans l’entrée, ils virent un petit coffre en bois sombre, gravé de dessins qu’elle ne connaissait pas. Ibrahima le sortit avec précaution.

« Ouvrez-le, dit leur grand-mère. Il n’est pas fermé. »

À l’intérieur, il y avait des objets minuscules, enveloppés dans des tissus. Une perle de verre bleue. Un morceau de calebasse polie. Une plume. Un bracelet de cuivre, très fin. Un petit fétiche de bois sculpté. Une coquille. Chaque objet portait un nom, tracé à l’encre sur un morceau de tissu : Fatou. Moussa. Maty. Samba. Coumba.

« Coumba… dit Awa. C’est toi, grand-mère ? »

« C’est moi. Quand j’avais douze ans, comme toi, mon père m’a amenée ici et m’a dit : Mets ici quelque chose qui compte pour toi. Un objet, un souvenir. Pas pour le garder, pour le confier. J’y ai mis ce bracelet. Il appartenait à ma mère, qui venait de mourir. Je ne supportais plus de le voir, et pourtant je ne voulais pas le perdre. Alors je l’ai laissé à l’arbre. »

Elle prit le bracelet de cuivre, le fit tourner doucement entre ses doigts.

« Et chaque fois que j’avais besoin de lui, je venais ici, je posais la main sur l’écorce, et je me sentais moins seule. »

Ibrahima ne disait rien. Il avait les yeux brillants. Il tenait la plume, qui portait le nom de Moussa, son père.

« Mon papa a mis une plume ? »

« Une plume de pintade. Il avait attrapé une pintade à mains nues le jour de ses douze ans, ce qui n’est pas une mince affaire. Il en avait été si fier qu’il a voulu garder un souvenir. Mais il a préféré le confier à l’arbre, parce que ce n’est pas tout de garder, mon petit, il faut parfois confier. »

Une promesse pour deux

Awa regarda le coffre. Elle voyait maintenant pourquoi son cœur battait si fort. Ce petit coffre dans le creux, c’était la mémoire du village, rangée là par ceux qui avaient été enfants avant eux.

« Et nous ? demanda-t-elle. On doit aussi y mettre quelque chose ? »

« Ce soir, vous êtes assez grands pour cela, répondit Mame Coumba. Mais c’est à vous de choisir. Je n’aide pas. Je regarde seulement. »

Les deux cousins se regardèrent. Ibrahima réfléchit longtemps, puis fouilla dans sa poche. Il en sortit un petit caillou blanc, poli, qu’il avait trouvé au bord de la rivière le jour où son meilleur ami était parti vivre en ville.

« Je ne l’ai jamais montré à personne, dit-il. Je le confie à l’arbre. »

Awa n’avait jamais entendu son cousin parler de ce caillou. Elle comprit qu’il lui faisait confiance, et cela lui fit chaud au cœur. Ibrahima, d’habitude si bavard, ne dit plus un mot de la soirée.

Il le posa dans le coffre, avec un morceau de tissu portant son nom, écrit au charbon.

Awa enlève sa petite chaîne d'argent du poignet pour la confier au coffre, pendant que la grand-mère referme le couvercle.

Awa, elle, hésita. Elle n’avait rien d’évident. Puis elle toucha son poignet, où elle portait une petite chaîne en argent que sa mère lui avait donnée à la maternelle, quand elle avait eu si peur du premier jour d’école. Elle l’enleva doucement. Elle avait un peu mal au cœur, mais dans le même temps, comme un soulagement.

« Je la confie aussi, dit-elle. Mais je reviendrai la voir. »

Elle posa la chaîne dans le coffre, à côté de la plume et du bracelet. Mame Coumba referma le couvercle lentement. Elle remit le coffre dans sa niche, tira le rideau de lianes. Puis, avec les deux enfants, elle revint devant le tronc.

Les deux enfants, la main sur l'écorce du baobab sous la pleine lune, chuchotent leur promesse devant leur grand-mère.

La promesse à l’écorce

« À présent, la promesse, dit-elle. Posez la main sur l’écorce. »

Ils obéirent. Le baobab était chaud et rugueux. Au-dessus d’eux, la lune éclairait les branches comme des doigts.

« Quelle promesse ? » souffla Ibrahima.

« Celle que vous voulez. Mais qu’elle soit vraie.»

Il y eut un long silence. Une chouette hulula au loin. Puis Awa murmura, si bas que seuls l’écorce et le vent purent l’entendre :

« Je promets de toujours revenir ici, même quand je serai grande. »

Et Ibrahima, après un temps, murmura à son tour :

« Je promets de toujours rester le cousin d’Awa, même quand on ne se verra plus. »

Mame Coumba ne dit rien. Elle sourit seulement dans l’ombre, et ses yeux brillaient.

Ils rentrèrent lentement, tous les trois, par le chemin rouge éclairé par la lune. Dans la maison, Mame Coumba prépara du lait caillé sucré pour les enfants. Ils le burent assis sur la natte, sans parler, avec un grand calme dans la poitrine.

Dehors, quelques voisins passaient devant la maison en bavardant, leurs lanternes balançant doucement. Un chien aboya deux fois puis se tut. L’air sentait le feu de bois et la terre qui refroidit après la chaleur du jour. Awa pensa que le village avait cette odeur depuis toujours, et qu’il l’aurait encore quand elle serait vieille.

Awa, sous sa moustiquaire, regarde par la fenêtre l'immense silhouette du baobab sur le ciel étoilé.

Plus tard, Awa s’allongea sur son lit, sous la moustiquaire. À travers la fenêtre, elle voyait la silhouette du baobab, immense, noire sur le ciel étoilé. Elle pensa à sa chaîne, là-bas, dans le bois tiède, à côté du bracelet de sa grand-mère. Elle ne se sentait pas plus pauvre. Elle se sentait au contraire comme un arbre qui vient de planter une racine de plus.

Avant de monter, Mame Coumba lui avait glissé à l’oreille : « Tu sais, ma petite, on ne choisit pas toujours ce qu’on confie à l’arbre. Parfois, c’est lui qui nous choisit ce qu’il faut laisser. » Awa avait hoché la tête, sans bien comprendre, mais avec la certitude de comprendre un jour.

Elle ferma les yeux. Dehors, le vent faisait doucement bruisser les branches, et il lui sembla que, quelque part dans l’écorce, quelqu’un murmurait : « Bonne nuit, Awa. Bonne nuit, Ibrahima. »

Elle s’endormit avant d’avoir fini de sourire.

Fin

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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums