Les abeilles du cinquième étage
Un essaim se pose sur le balcon d'une voisine. Elias, qui a peur des abeilles, doit choisir entre fuir et aider Madame Odile à sauver la colonie.

Un nuage sur le balcon
Elias avait peur des abeilles. Pas des papillons, pas des coccinelles, mais de tout ce qui bourdonne et pique. Depuis la fois où une guêpe s’était glissée dans sa manche, au pique-nique de l’école, il changeait de trottoir dès qu’il entendait un vrombissement.
Il avait dix ans, il habitait au quatrième étage d’un grand immeuble gris, et il aimait son balcon, un carré de béton avec trois pots de basilic et une chaise pliante. Ce soir-là, sa mère rentrait tard. Elias révisait sa table de multiplication quand un grondement étrange monta de la rue.
Un nuage sombre arrivait, bas et vibrant, tournoyant au-dessus des toits. Il descendit, hésita, tourna autour de l’immeuble, puis se posa d’un coup sur le balcon du dessus, le cinquième, celui de Madame Odile.
Elias se figea. Le nuage s’était rassemblé sur la rambarde en une grosse grappe brune, mouvante, qui dégoulinait comme du miel vivant. C’étaient des abeilles. Des centaines. Des milliers.
Il recula de trois pas, referma la porte-fenêtre et, le cœur battant, resta plaqué contre le mur du salon. Dans l’escalier, des voisins s’agitaient déjà. On entendait des « n’ouvrez pas ! », des « appelez les pompiers ! ». Puis, au-dessus de sa tête, une chaise bougea. Madame Odile était sur son balcon, et elle ne criait pas.

Madame Odile et le chapeau de paille
Madame Odile avait quatre-vingts ans, des cheveux blancs en chignon, et elle sentait le thym. Elle arrosait ses fleurs sans jamais se plaindre du bruit, et quand Elias la croisait dans l’escalier, elle lui donnait toujours un bonbon à la violette.
Il se décida, remonta d’un étage sur la pointe des pieds et frappa à sa porte. Elle ouvrit tout de suite, un grand chapeau de paille à voilette sur la tête.
« Ah, Elias. Tu viens me tenir compagnie ? Entre, mais doucement. »
« Madame Odile, il y a des abeilles sur votre balcon ! »
« Je sais. Elles sont arrivées à l’heure du goûter. Un essaim, mon petit. Une vieille reine qui a quitté sa ruche avec la moitié de sa maison, et qui cherche un endroit pour s’installer. »
« Elles vont nous piquer ! »
« Pas du tout. Un essaim n’a ni maison ni réserve de miel à protéger. Il est paisible, rassasié. Il attend que les éclaireuses reviennent avec une bonne adresse. Il ne demande qu’une chose, c’est qu’on le laisse tranquille. »
Elle ouvrit une armoire et en sortit un deuxième chapeau, plus petit, qu’elle posa sur la tête d’Elias.
« J’ai eu des ruches pendant quarante ans, derrière l’ancienne gare. Ce soir, les voisins veulent appeler tout le monde. Mais si on se dépêche, on peut les sauver avant la nuit. »

Elias déglutit.
« Moi, je ne sais pas faire. J’ai peur. »
« Bien sûr que tu as peur. Moi aussi, la première fois. La peur, c’est comme une abeille qui tourne autour de toi : si tu bouges brusquement, elle s’affole. Si tu respires et que tu restes calme, elle s’en va. »
La boîte et le silence
Ils sortirent ensemble sur le balcon. Le soleil baissait, l’air était doux. Les abeilles bruissaient sur la rambarde comme une machine à coudre très lointaine. Elias, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, sentait ses jambes trembler.
« Regarde, souffla Madame Odile. Tu vois celles du bord, qui bougent toutes ensemble ? Elles se serrent pour garder la reine au chaud. Quand une abeille trouve un beau jardin, elle revient le raconter en dansant. Un petit huit, en remuant son ventre. Les autres comprennent où aller, rien qu’en regardant. »
« Elles se parlent en dansant ? »
« Elles ont inventé ça bien avant nous. »
Elias regarda la grappe autrement. Ce n’était plus une masse inquiétante, c’était une famille qui voyageait avec tout ce qu’elle avait.
À leurs pieds, Madame Odile avait posé une grande caisse en carton, tapissée d’un drap blanc.

« On va faire comme ça, dit-elle tout bas. Je tiens la boîte juste sous la grappe. Toi, tu poses ta main à plat contre la rambarde, au-dessus, et tu pousses très doucement, une fois. Pas de coup sec. Un geste lent, comme si tu caressais un chat. »
« Et s’il y en a qui s’envolent ? »
« Elles s’envoleront. Ça fait du bruit, c’est normal. Elles tourneront un instant et reviendront vers leur reine, qui sera dans la boîte. Les abeilles suivent toujours leur reine. »
Elias ferma les yeux une seconde. Il pensa à sa mère, qui lui disait toujours de respirer par le ventre quand il avait peur. Il inspira. Il expira. Il avança la main, plate, ouverte, sur le bois tiède de la rambarde.
Les abeilles étaient chaudes. Il le sentit à travers le métal, une chaleur vivante, un frémissement pareil à celui d’un chat qui ronronne. Il poussa. Une fois. Doucement.
La grappe se détacha d’un seul bloc et tomba dans la boîte avec un bruit mat, comme une grosse poignée de graines. Un nuage d’abeilles s’éleva, tournoya autour d’eux, bourdonna, bourdonna, et Elias ne bougea pas d’un cil. Il sentit des ailes effleurer son chapeau. Il compta jusqu’à dix, lentement.
Puis le bruit s’apaisa. Une à une, les abeilles se laissèrent tomber dans la caisse. La voix de Madame Odile murmura :
« Voilà. Elle est dedans. La reine est dedans. »

Elle rabattit le drap sur la caisse, la souleva, et l’inclina de façon que le tout reste en place. Sur le balcon, il ne restait plus que trois ou quatre retardataires, qui rejoignirent la boîte à leur tour.
Une ruche sous les étoiles
La nuit tomba tout à fait. Madame Odile appela un ami apiculteur, qui passa avec une camionnette et une petite ruche vide, sentant le bois et la cire. Les abeilles y furent installées à la lueur d’une lampe de poche, une grappe après l’autre, sur le trottoir de l’immeuble, sous les yeux des voisins qui n’osaient plus parler.
L’apiculteur referma le couvercle et dit à Elias, en souriant : « Tu as de bonnes mains. Beaucoup n’auraient pas tenu. »
« J’ai eu très peur », avoua Elias.
« Justement, dit Madame Odile. Le courage, ce n’est pas de ne pas avoir peur. C’est de rester doux quand même. »
Sa mère arriva à ce moment-là, pâle, essoufflée, l’air de ne rien comprendre. Elle vit son fils au milieu du trottoir, un chapeau de paille sur la tête, qui lui souriait.
« Maman, dit Elias. J’ai déménagé un essaim. »
Plus tard, dans son lit, il entendit encore le bourdonnement dans sa mémoire, non plus comme une menace, mais comme une berceuse très lointaine. Dehors, quelque part sur les collines, une petite ruche neuve dormait avec sa reine, au milieu des fleurs endormies. Et Elias, pour la première fois depuis longtemps, s’endormit sans avoir peur de rien.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums