Les pas dans la galerie des statues
Pour sa première nuit dans un musée, Elias entend des pas lents dans la galerie des statues. Son oncle gardien cache un secret, et il est très beau.

Une nuit chez l’oncle Anselme
Elias avait onze ans, et il passait pour la première fois une nuit dans un musée. Pas en visite. Pas en groupe scolaire, avec une feuille à remplir. Une vraie nuit, du soir au matin, avec un sac de couchage, une lampe de poche et un thermos de chocolat chaud.
C’était l’idée de son oncle Anselme, gardien de nuit au grand musée de la ville depuis si longtemps qu’il en connaissait chaque couloir par cœur. Sa mère travaillait de nuit à l’hôpital ce soir-là, et il n’y avait personne pour garder Elias. L’oncle avait haussé les épaules en disant : « Il n’a qu’à venir avec moi. Ce sera instructif. »
Le musée fermait ses portes à dix-huit heures. À dix-neuf, les derniers visiteurs étaient partis, les lumières principales éteintes, et l’immense bâtiment de pierre avait pris cet air solennel et un peu endormi des endroits qui retiennent leur souffle. Seules quelques veilleuses jaunes brillaient dans les couloirs, projetant sur les murs des ombres longues.
« Voilà, dit l’oncle Anselme en posant son trousseau de clés sur la table du poste de garde. Règle numéro un : on ne touche à rien. Règle numéro deux : on ne court pas. Règle numéro trois : si tu entends quelque chose d’étrange, tu viens me le dire avant d’aller voir. Compris ? »
« Quelque chose d’étrange ? répéta Elias. Comme quoi ? »
« Oh, un musée craque, dit l’oncle en sirotant son café. Les vieux murs travaillent. Rien de grave. »
Mais Elias remarqua qu’il avait regardé un instant vers le couloir de l’est, d’un air un peu trop détaché.

La galerie des statues
Vers minuit, l’oncle Anselme fit sa ronde, et Elias l’accompagna. Ils traversèrent la salle des armures, puis celle des tableaux, où les portraits semblaient les suivre du regard. Ils longèrent des vitrines pleines d’objets minuscules : des fibules, des peignes d’ivoire, des pièces de monnaie vertes de vert-de-gris. Dans la salle des oiseaux empaillés, Elias sursauta devant un grand hibou qui avait l’air terriblement vivant.
« Il ne te mangera pas, dit l’oncle. Il est mort depuis très longtemps, et il a l’air d’avoir toujours voulu t’impressionner. »
Enfin, ils arrivèrent dans la galerie des statues. C’était une salle longue et haute, aux murs clairs, où de grandes figures de marbre se tenaient en rang, sur des socles. Un guerrier au casque cassé. Une déesse aux bras manquants. Un enfant qui tenait une tortue. Et, tout au fond, près de la fenêtre, une jeune fille assise, penchée sur un livre de pierre, les cheveux noués, absorbée dans sa lecture depuis des siècles.
Elias s’arrêta devant elle. Elle avait un visage si doux, si calme, qu’on avait envie de ne pas la déranger. La lumière de la lune, entrant par la grande fenêtre, éclairait sa joue d’une teinte bleue.
« C’est celle-là que je préfère, dit l’oncle à mi-voix. On l’appelle la Liseuse. Personne ne sait qui l’a sculptée. »
« Elle a l’air vivante », dit Elias.
« Oui, hein ? Allez, retournons au poste. Le chocolat va refroidir. »
Elias le suivit, mais il se retourna deux fois. La première fois, la Liseuse n’avait pas bougé. La seconde, il aurait juré que la lune s’était déplacée juste assez pour lui sourire. Il se dit qu’il avait trop d’imagination, et qu’un musée de nuit, c’est fait pour ça.

Trois heures du matin
Elias s’était allongé sur un banc de la salle d’accueil, dans son sac de couchage. Il pensait ne jamais s’endormir, et pourtant il s’endormit vite, bercé par le tic-tac de l’horloge de l’entrée. Quand il rouvrit les yeux, il faisait noir presque complètement. Le poste de garde était vide. L’oncle avait dû partir faire une ronde.
Il écouta. Au loin, très faible, il y avait un bruit. Pas un craquement. Un pas. Le pas de quelqu’un qui marchait lentement, avec une canne, sur le dallage de marbre. Tap. Tap. Tap. Un silence. Puis de nouveau : tap, tap.
Elias sentit son cœur cogner. « Si tu entends quelque chose d’étrange, tu viens me le dire », avait dit son oncle. Mais l’oncle n’était pas là. Alors Elias se leva, enfila ses chaussons, attrapa la lampe de poche, et suivit le bruit sans même s’en apercevoir.
Il passa devant les oiseaux empaillés, en retenant son souffle. Il longea les vitrines. Il arriva à l’entrée de la galerie des statues, et il s’arrêta derrière une colonne.
Dans la salle, à la lueur de la lune, quelqu’un se tenait devant la jeune fille de marbre.
C’était une vieille dame, petite et ronde, avec un manteau marron et un foulard sur les cheveux. Elle s’appuyait sur une canne blanche. Elle tendait la main vers la statue, tout doucement, comme on touche un visage qu’on aime. Et elle parlait. Elias n’entendait pas les mots, seulement un murmure, tendre, régulier, comme celui qu’on adresse à un enfant qui s’endort.

Madame Vidal
Elias resta caché. Il n’osait pas respirer. Qui était cette dame ? Comment était-elle entrée, à cette heure-là, alors que toutes les portes étaient fermées à clé ? Il pensa à une intruse. À un fantôme, même, quelques secondes. Mais un fantôme n’a pas besoin de canne.
« Elias », dit alors une voix tout près de son oreille.
Il sursauta si fort qu’il faillit crier. C’était son oncle, qui s’était avancé sans bruit et qui lui posa un doigt sur les lèvres.
« Ne dis rien, chuchota-t-il. Viens. »
Ils reculèrent de quelques pas, dans le couloir, hors de portée de voix.
« Je voulais te l’expliquer demain, dit l’oncle Anselme. Mais puisque tu as tout vu… Cette dame s’appelle Madame Vidal. Elle a travaillé ici toute sa vie, comme femme de ménage. Pendant des années, elle a passé chaque soir un chiffon doux sur cette statue, pour l’épousseter. Elle la connaît mieux que n’importe quel conservateur. »
Il hésita.
« Il y a un an, ses yeux ont commencé à s’éteindre. Maintenant, elle ne voit presque plus rien. Un jour, elle m’a demandé si elle pouvait revenir, une nuit, quand le musée est vide. Juste pour toucher la Liseuse. Les visiteurs n’ont pas le droit de la toucher, tu sais, à cause de la pierre qui s’abîme. Mais elle, elle sait faire. Elle effleure à peine. Alors je lui ai donné un double de la clé de la petite porte de service. »
« Mais tu as le droit ? » demanda Elias.
« Non, dit l’oncle en se frottant la nuque. Je n’ai pas du tout le droit. C’est même interdit. Je suis un très mauvais gardien, à ce sujet. »

Ce que touchent les doigts
Elias réfléchit longtemps. Il revoyait la vieille dame, sa main ouverte, sa joue penchée vers la pierre. Il y avait quelque chose, dans ce geste, qui ressemblait à un secret très beau, de ceux qu’on ne confie pas à n’importe qui.
« Je ne le dirai à personne, dit-il enfin. Promis. »
L’oncle posa une main lourde sur son épaule, et ses yeux brillèrent dans la pénombre.
Ils retournèrent dans la galerie, à pas lents. La vieille dame les entendit venir. Elle se retourna, un peu raide, le visage tourné vers un point au-dessus d’eux.
« Anselme ? Vous n’êtes pas seul. Je reconnais ce pas-là : c’est un petit pas, un pas de garçon. »
« C’est mon neveu, dit l’oncle. Elias. Il garde le secret, madame Vidal. »
Elle sourit, et ce sourire effaça des années sur son visage.
« Alors, Elias, dit-elle. Tu veux la rencontrer ? »
Elle prit sa main dans la sienne, qui était chaude et douce, et la guida vers la statue.
« Ferme les yeux, dit-elle. Ne regarde pas. Écoute avec tes doigts. »
Elias obéit. Le bout de ses doigts toucha d’abord la joue de marbre, lisse et fraîche, puis la ligne du nez, puis le creux d’une paupière baissée. Il sentit les plis légers de la robe, la courbe d’un poignet, les pages du livre, dont chacune avait été creusée dans la pierre avec une patience infinie. Et peu à peu, avec les yeux fermés, la Liseuse se mit à exister d’une autre façon, plus vraie encore que dans la lumière. Elle n’était plus une statue. Elle était quelqu’un qui lisait.
« Tu la sens ? » murmura Madame Vidal.
« Oui, souffla Elias. Elle sourit. »
La vieille dame ne répondit rien. Mais Elias sentit sa main serrer la sienne un peu plus fort.

L’aube dans les vitres
Ils restèrent un long moment dans la galerie, tous les trois. Madame Vidal raconta comment elle parlait chaque soir à la Liseuse en nettoyant le sol, des histoires de sa journée, de ses petits-enfants, du temps qu’il faisait. L’oncle Anselme fit chauffer du thé sur le poste de garde et rapporta trois tasses, en s’asseyant sur le bord d’un socle, ce qui était, lui aussi, formellement interdit. Elias but son chocolat froid, qu’il trouva délicieux.
Vers six heures, une pâleur grise glissa dans les grandes fenêtres. Le marbre devint rose, puis doré, puis presque chaud. Les statues semblaient s’éveiller doucement, une à une, comme après un long sommeil. Le guerrier au casque cassé, la déesse sans bras, l’enfant à la tortue. Et la Liseuse, dont le visage baigné de lumière avait l’air d’écouter encore.
Madame Vidal rassembla ses affaires, remit son foulard, vérifia sa canne.
« À demain, peut-être », dit-elle à Anselme.
« À demain, madame Vidal. »
« Et à toi, jeune homme, ajouta-t-elle en se tournant vers Elias, merci d’avoir fermé les yeux. Beaucoup de gens ouvrent les leurs et ne voient rien. »
Elle partit par la petite porte de service, avec son pas tranquille, tap, tap, qui s’éloigna dans le couloir et finit par se fondre dans le silence du matin.
Elias retourna sur son banc et s’enroula dans son sac de couchage. Le musée s’étirait autour de lui, vaste, paisible, plein de présences qu’on ne dérange pas. Il pensa à la Liseuse, qui lirait encore longtemps, et à tous ceux qui, dans le noir, avaient appris à la regarder autrement. Ses paupières devinrent lourdes.
Tic-tac, faisait l’horloge de l’entrée. Et Elias s’endormit, la main encore tiède d’avoir touché la pierre.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums