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Histoires du soir

L’accordeur de la rue des Glycines

Lina hérite du vieux piano de sa grand-mère, qui tousse sur une note. Un accordeur patient va lui apprendre à écouter, et trouver un trésor caché.

9-12 ans À lire en 5 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

L'accordeur de la rue des Glycines
Lina essaie une touche du vieux piano brun dans le salon, pendant que sa mère enlève le napperon et la plante posés dessus.

La note qui toussait

Dans le salon de la maison bleue, rue des Glycines, il y avait un vieux piano brun. Il avait appartenu à la grand-mère de Lina, et depuis qu’elle n’était plus là, il restait fermé, avec un napperon dessus et une plante verte posée par-dessus le napperon.

Lina avait dix ans. Le jour de son anniversaire, sa mère souleva la plante, enleva le napperon et ouvrit le couvercle.

« Il est pour toi, dit-elle. Il faut juste le réveiller. »

Lina appuya sur une touche, puis sur une autre. Le piano répondit d’une voix lasse, un peu enrouée. Et au milieu du clavier, une note faisait un drôle de bruit. Elle ne sonnait pas, elle toussait : un petit « bzzzt » comme une guêpe prise dans une boîte.

« Il lui faut un accordeur », dit sa mère.

Il arriva le samedi suivant, un homme tranquille nommé Monsieur Aubrac, avec un grand sac de toile et des lunettes remontées sur le front. Il ne dit presque rien. Il posa son sac, retira la planche du devant du piano, et pendant un long moment il écouta.

Lina s’était assise sur le tabouret d’à côté, les genoux ramenés contre elle.

« Vous écoutez quoi ? » demanda-t-elle.

« Le piano me raconte ce qu’il a vécu. »

L'accordeur, penché dans le piano ouvert avec une petite lampe, est observé de près par Lina assise à côté.

Ce qu’on entend quand on se tait

Il joua deux notes ensemble, très doucement, et leva un doigt.

« Écoute. Tu entends ça ? Comme si le son tremblait, ouh, ouh, ouh. Ce sont deux cordes qui ne sont pas d’accord. Quand elles le deviennent, le tremblement ralentit, ralentit… et il s’arrête. »

Il tourna une petite clé de métal, d’un quart de millimètre à peine. Le tremblement ralentit. Lina retint son souffle. Puis il s’arrêta, et la note devint ronde et claire, comme une goutte d’eau tombant dans un verre.

« Oh », fit Lina.

Pendant une heure, Monsieur Aubrac fit ainsi le tour du clavier. Note après note, le piano se redressait, se raclait la gorge, se remettait à chanter. Lina ne bougeait plus. Elle n’avait jamais écouté un son d’aussi près.

Il arriva enfin à la note qui toussait. Il la joua. « Bzzzt. » Il fronça les sourcils, la rejoua, puis attrapa une petite lampe et se pencha à l’intérieur de l’instrument.

« Voyons ce que tu caches. »

Il glissa deux doigts entre les cordes et en ressortit quelque chose de minuscule. Il ouvrit la main.

C’était une bille de verre bleue, couverte de poussière, avec un petit tourbillon blanc au centre.

« Voilà ton ennemie, dit-il. Elle était posée sur la corde et faisait vibrer le tout. »

Lina joue doucement au piano; une bille de verre bleue brille sur le dessus, sa mère l'écoute émue depuis la porte.

Lina prit la bille. Elle la frotta contre sa manche, et le bleu apparut, profond comme un bout de mer. Elle la reconnut sans savoir pourquoi : sa mère avait raconté, une fois, que petite elle jouait à cache-cache avec sa propre mère et que ses billes disparaissaient dans le piano.

« C’est à maman, murmura-t-elle. Elle l’a perdue il y a très longtemps. »

« Alors elle a bien dormi là, au chaud, dit Monsieur Aubrac. Sous la musique. »

Il termina l’accord de la dernière note. Puis il rangea ses clés, referma son sac et se leva.

« À toi de jouer, maintenant. »

Lina posa la bille sur le haut du piano, bien en vue. Puis elle appuya sur une touche. Un seul do, qui s’étira dans la pièce, pur et sans toux. Elle en joua un deuxième, puis un troisième, doucement, dans un ordre qu’elle inventait. Dans l’embrasure de la porte, sa mère s’était arrêtée, la main sur le cœur.

Dehors, le soir tombait sur les glycines. Et dans le salon de la maison bleue, le vieux piano chantait, tout bas, une berceuse qu’il semblait avoir gardée pour elle depuis toujours.

Fin

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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums