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Histoires du soir

Le téléphone en boîtes de conserve

Entre deux fenêtres d'immeuble, Inès et Théo tendent une ficelle entre deux boîtes. Mais un jour, il faudra garder le lien quand l'un d'eux s'éloigne.

9-12 ans À lire en 6 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Deux immeubles face à face autour d'une cour pavée où dort un chat roux; deux enfants se font signe depuis leurs fenêtres.
Deux immeubles face à face autour d'une cour pavée où dort un chat roux; deux enfants se font signe depuis leurs fenêtres.

Une ficelle entre deux fenêtres

Inès habitait au troisième étage du numéro 4, et son cousin Théo au troisième étage du numéro 6. Les deux immeubles se faisaient face, séparés par une étroite cour pavée où séchait du linge et où dormait un chat roux. D’une fenêtre à l’autre, il y avait la largeur d’un grand soupir.

Chaque soir, les deux cousins se faisaient des signes. Inès agitait un torchon, Théo une chaussette. Ils essayaient aussi de parler, mais la moitié des mots tombait dans la cour.

« Il nous faudrait un téléphone », dit un jour Théo en tendant le cou.

« On n’a pas le droit d’en avoir », répondit Inès.

Elle fit une pause, puis ses yeux brillèrent.

« Mais on a des boîtes de conserve. »

Le lendemain, ils avaient chacun une boîte lavée, au fond percé d’un clou. Il leur fallait une ficelle, et quelqu’un pour la porter de l’autre côté.

C’est là que le chat roux entra en scène. Il passait tous les soirs sur le toit du garage, au milieu de la cour. Théo accrocha une pelote de laine à une canne à pêche, balança le fil, et le chat, croyant à un jeu, l’attrapa et le traîna jusqu’à la gouttière d’en face. Inès le récupéra avec un balai.

Deux enfants, chacun à sa fenêtre, parlent dans une boîte de conserve reliée à l'autre par une ficelle tendue.

La première phrase

Elle noua la ficelle à sa boîte, tira doucement, et sentit le fil se tendre comme une corde de guitare. De l’autre côté, Théo en fit autant. Puis ils collèrent chacun la boîte contre leur oreille.

Il y eut un grésillement. Puis, minuscule, mais clair comme de l’eau :

« Allô, Inès ? »

Inès faillit lâcher la boîte. Cette voix, elle l’entendait vraiment, tout près de son oreille, alors qu’elle voyait Théo là-bas, minuscule dans sa fenêtre.

« Allô, Théo, chuchota-t-elle. Tu m’entends ? »

« Je t’entends mieux que quand tu cries. »

Ils éclatèrent de rire, et le rire courut le long du fil, un peu déformé, un peu métallique, mais bien vivant.

À partir de ce soir-là, plus rien ne fut pareil. Après le dîner, avant le bain, les deux cousins ouvraient leur fenêtre et se racontaient leur journée à voix basse. Théo parlait de son poisson rouge qui refusait de manger. Inès parlait de la maîtresse aux lunettes de travers. Ils apprirent à garder le fil bien droit, et aussi à se taire un peu : le silence, sur la ficelle, avait un goût de promesse.

Un soir d’automne, Théo prit un ton différent.

« Inès, on déménage. Papa a trouvé du travail dans une autre ville. »

Inès tint la boîte contre son oreille sans rien dire. Le fil vibrait légèrement, comme s’il avait entendu lui aussi.

La nuit, la fillette tient sa boîte à l'oreille; la ficelle traverse la cour jusqu'à la fenêtre éclairée de son cousin.

« C’est loin ? »

« Assez loin pour que ma ficelle ne suffise pas. »

Ce que le fil retient

Le dernier soir, le camion de déménagement était garé en bas, et les cartons s’empilaient dans le hall. Inès attendit à la fenêtre jusqu’à la nuit. Quand la lumière du troisième étage du numéro 6 s’alluma, elle prit sa boîte.

« Allô ? »

« Allô, dit Théo. J’ai gardé la mienne. Elle est dans mon sac. »

« Moi aussi, je garde la mienne. Et le bout de ficelle, je le garde aussi. »

« Même s’il ne mène plus nulle part ? »

Inès regarda la cour, le chat roux endormi sur le toit du garage, les fenêtres allumées une à une.

« Il mène quelque part, dit-elle doucement. Il mène à toi. »

Théo ne répondit pas tout de suite. Elle l’entendit respirer, de très loin et de très près à la fois.

« On s’écrira, dit-il enfin. Mais ce soir, on peut encore se dire bonne nuit comme d’habitude. »

« Bonne nuit, Inès. »

« Bonne nuit, Théo. »

Ils restèrent à leurs fenêtres, chacun sa boîte à l’oreille, jusqu’à ce que la dernière lumière de la cour s’éteigne. Et dans le noir, le fil, tendu, vibra encore longtemps, tout doucement, comme un petit cœur qui se calme.

Fin

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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums