Qui a mangé la dernière crêpe ?
Une crêpe a disparu du plat. Juliette, détective en pyjama, mène l'enquête avec sa loupe et suit une étrange piste de sucre jusqu'au coupable.

Le plat vide
Juliette avait sept ans et demi, une loupe de détective, et un carnet à couverture verte où elle notait tout. Ce soir-là, elle avait écrit en haut de la page, en lettres appliquées : « Affaire de la dernière crêpe. »
Voilà ce qui s’était passé. Après le dîner, Papa avait fait sauter des crêpes dans la grande poêle noire. Il y en avait eu une pile haute comme une tour. Chacun en avait mangé. Papi en avait avalé trois, avec du sucre. Lucas, le grand frère, en avait roulé deux avec du chocolat. Et il était resté, au milieu du plat blanc, une dernière crêpe, dorée, tiède, parfaite.
« Je la garde pour tout à l’heure », avait dit Maman, en recouvrant le plat d’une assiette.
Mais quand Maman souleva l’assiette, vingt minutes plus tard, le plat était vide. Plus de crêpe. Pas une miette.
« Qui a pris la dernière crêpe ? » demanda-t-elle.
Personne ne répondit. Papa regardait le plafond. Lucas regardait son téléphone. Papi regardait la lune par la fenêtre.
« Cette affaire », dit Juliette en se levant, je m’en charge.
Elle sortit sa loupe et son carnet. Elle avait enfilé son pyjama à pois, les cheveux encore humides du bain, et elle trouvait que cela faisait très sérieux, pour une détective.

Les suspects
« Premier suspect, murmura Juliette. Le chat. »
Moustache était couché sur le canapé, les pattes sous le ventre, l’air très innocent. Mais les chats, c’est bien connu, ont l’air innocent même quand ils ne le sont pas.
Juliette l’examina à la loupe. Les moustaches : propres. Les pattes : propres. Le museau : propre. Et il ronflait doucement, ce qui prouvait qu’il dormait depuis un bon moment.
« Alibi solide, nota-t-elle dans son carnet. Le chat est hors de cause. »
« Deuxième suspect. Lucas. »
Lucas, au bout de la table, faisait semblant de lire. Juliette s’approcha et regarda son menton. Il y avait une petite trace brune, juste sous la lèvre.
« Lucas, dit-elle d’une voix grave. Tu as du chocolat sur le menton. »
« Normal, j’ai mangé deux crêpes au chocolat, dit Lucas. Tout le monde m’a vu. »
Juliette réfléchit. C’était exact. Elle barra une ligne dans son carnet. « Chocolat ancien, pas récent. »
« Troisième suspect. Papa. »
Papa, dans la cuisine, frottait la poêle avec une éponge. Il sifflotait, ce qui est toujours un peu louche.
« Papa, dit Juliette. Où étais-tu pendant que la crêpe a disparu ? »
« Ici, devant l’évier, dit Papa. Avec les mains dans l’eau. Regarde, elles sont encore toutes ridées. »
Juliette examina les mains à la loupe. Elles étaient ridées comme des pruneaux.
« Alibi solide aussi, nota-t-elle. Les mains ridées ne mentent pas. »
« Quatrième suspect. Papi. »
Papi était dans le grand fauteuil, les mains croisées sur le ventre. Ses yeux étaient fermés, et il souriait. Sur sa chemise, juste à côté du bouton du haut, brillait une petite poussière blanche.
« Papi ! dit Juliette. Du sucre ! »
Papi ouvrit un œil. « Du sucre ? J’en ai mis dans mes trois crêpes, ma puce. Tu veux que je jure ? »
« Non, dit Juliette. Je te crois. »
Elle soupira. Quatre suspects, quatre alibis. Cette affaire était plus difficile que prévu.

La piste de sucre
Juliette s’accroupit pour regarder le sol. Quand on est détective, il faut toujours regarder par terre : les indices tombent.
Et justement, il y en avait un. Là, sur le parquet, devant la table, une toute petite trace blanche. Un grain de sucre. Puis un autre, un peu plus loin. Puis un troisième.
« Une piste », chuchota Juliette.
Elle la suivit à quatre pattes, la loupe collée au nez. Le premier grain, le deuxième, le troisième. Ils traversaient le salon, longeaient le canapé, passaient devant la porte de la cuisine. Un quatrième grain, un cinquième. Puis, près du couloir, un petit tas de miettes dorées.
« Des miettes de crêpe ! murmura-t-elle. Le voleur est passé par là ! »
Le cœur battant, elle continua dans le couloir. Les grains de sucre devenaient de plus en plus rares, mais ils étaient là, un par-ci, un par-là, comme des cailloux du Petit Poucet.
Ils menaient jusqu’à la salle de bain. Puis dans sa chambre. Puis devant son lit.
Juliette s’arrêta. Elle fronça les sourcils. Elle regarda sa loupe, son carnet, son pyjama à pois.
La piste s’arrêtait ici, juste à ses pieds.
Le voleur de crêpe
Elle resta un long moment immobile. Dans le salon, on entendait la voix de Papa : « Alors, détective ? Tu as trouvé ? »
« Je crois que oui », répondit Juliette, d’une toute petite voix.
Elle glissa une main dans la poche de son pyjama. Elle sentit quelque chose de tiède, d’un peu collant, de plié en quatre.
Elle le sortit lentement. C’était une crêpe. Une crêpe dorée, roulée avec du sucre, légèrement écrasée, mais encore bien tiède.
Juliette ferma les yeux. Elle se souvenait, maintenant. Quand personne ne regardait, elle avait glissé la crêpe dans la poche de son pyjama, en se disant : « Je la mangerai après, quand je serai bien au chaud. » Et puis elle avait complètement oublié.
Elle retourna au salon, la crêpe dans la main, les joues roses.
« J’ai trouvé le voleur », annonça-t-elle.
« Ah ? dit Maman. Qui c’est ? »
« C’est moi. »
Un grand silence tomba. Puis Papa éclata de rire. Puis Lucas. Puis Maman, qui dut s’asseoir. Même Papi rit, tout doucement, les épaules qui tressautaient dans le fauteuil.
« La détective était la coupable ! » dit Lucas.
« La meilleure enquête de ma vie », dit Papa en essuyant ses yeux.
Juliette riait aussi, maintenant. Elle déplia la crêpe, la posa sur le plat blanc, et elle la coupa en quatre parts avec le couteau à beurre : une pour Maman, une pour Papa, une pour Papi, et une pour Lucas.
« Et toi ? » demanda Maman.
« Moi, j’ai mangé les miettes dans la poche, dit Juliette. Ça compte. »
Plus tard, elle se glissa dans son lit, son carnet vert sous l’oreiller. Elle écrivit, à la lueur de sa lampe : « Affaire classée. Coupable : moi. Motif : la faim. Punition : aucune. » Elle sourit, referma le carnet, et éteignit la lumière.
Dans la poche de son pyjama, il restait un dernier grain de sucre. Elle le sentit sous ses doigts, tout rond, tout doux, et elle s’endormit avec.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums