Aller au contenu
Histoires du soir

Une nuit au refuge du col

Quand le brouillard avale la montagne et que le chevreau Biscotte disparaît, Lison et le vieux chien Pacha partent à l'écoute d'une clochette.

6-8 ans À lire en 15 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Une nuit au refuge du col

Là-haut, où la route s’arrête

Tout en haut de la montagne, là où la route ne peut plus monter et où les arbres n’osent plus pousser, il y avait un refuge. C’était une grosse maison de pierre au toit de lauzes, avec des volets bleus et une cheminée qui fumait presque toute l’année. Les marcheurs fatigués y arrivaient le soir, les joues rouges, les genoux en compote, et la tante Odile leur servait de la soupe fumante dans des bols si larges qu’on pouvait y nager.

Lison avait sept ans et passait les vacances chez sa tante. Elle portait un bonnet rouge avec un pompon trop gros, qu’elle ne quittait jamais, même pour dormir. Elle avait deux amis au refuge. Le premier s’appelait Pacha. C’était un vieux chien de montagne, grand comme un petit poney, tout blanc, tout doux, avec une queue en panache et des yeux qui disaient toujours : « Prends ton temps. »

Le second s’appelait Biscotte. C’était un chevreau marron avec une chaussette blanche à la patte gauche et une clochette autour du cou. Biscotte n’avait peur de rien, surtout pas de désobéir. Il sautait sur les tables, il mangeait les lacets, il avait un jour avalé la moitié d’une carte de randonnée.

« Cette bête-là finira par me rendre folle, soupirait tante Odile en riant. Heureusement qu’elle a une clochette. Je sais toujours où elle est. »

Ding, ding, faisait la clochette, dans la cuisine. Ding, ding, dans l’escalier. Ding, ding, sous le lit des marcheurs. Lison adorait ce petit bruit. Pour elle, c’était la musique du refuge.

Le soir, quand les marcheurs mangeaient leur soupe, Lison s’asseyait au bout de la grande table et écoutait leurs aventures. Un monsieur avait vu un aigle. Une famille avait croisé trois marmottes qui sifflaient comme des sentinelles. Un adolescent avait glissé dans un ruisseau et s’était retrouvé assis dans l’eau, avec un air si surpris que tout le monde en riait encore. Lison, elle, n’avait jamais rien raconté, parce qu’elle n’avait jamais rien vécu de grand. Elle se disait parfois qu’un jour, peut-être, ce serait son tour.

Lison, un petit compagnon et le chien marchent dans la montagne enneigée.

Le brouillard descend

Ce soir-là, le ciel était d’un blanc bizarre. Lison, assise sur le banc devant la porte, regardait les sommets disparaître un par un, comme si quelqu’un les gommait avec une immense éponge.

« Tante Odile, la montagne s’efface ! »

« C’est le brouillard, ma puce. Il monte de la vallée. Il va être épais comme du lait. Rentrons les bêtes, et fermons tout. »

Elles rentrèrent les poules. Elles rentrèrent le vieux chat. Elles posèrent une lanterne sur le rebord de la fenêtre, pour que les marcheurs en retard voient la lumière. Puis tante Odile compta tout son petit monde, comme chaque soir.

« Une poule, deux poules, trois poules. Le chat. Pacha. Et Biscotte… Biscotte ? »

Elles écoutèrent. Dans la cuisine, la soupe faisait bloup, bloup. Dans la cheminée, une bûche craquait. Mais de clochette, point.

« Ding ? chuchota Lison. Ding ? »

Rien. Juste le silence blanc du brouillard, qui collait aux vitres.

Lison sentit son cœur faire une petite pirouette. Elle regarda sa tante. Tante Odile regarda la porte du jardin, restée entrouverte, et elle comprit tout de suite.

Le chemin du col

« Je ne peux pas laisser le refuge, dit tante Odile. Si un marcheur arrive et que le feu est éteint, que la soupe est froide… »

« J’y vais, moi, dit Lison. Avec Pacha. »

Tante Odile se mordit la lèvre. Elle regarda sa nièce, son bonnet rouge, son petit menton qui ne tremblait presque pas. Elle regarda Pacha, qui s’était déjà levé et se tenait devant la porte, la queue en panache.

« D’accord, dit-elle enfin. Mais vous ne passez pas la grosse pierre plate, celle qui ressemble à une table. Vous prenez la lanterne, vous restez sur le sentier, et Pacha ne vous lâche pas. Pacha, tu comprends ? »

« Ouaf », dit Pacha, doucement, ce qui veut dire : « Je comprends tout. »

Lison enfila ses moufles. Elle prit la lanterne, qui dessinait autour d’elle une bulle dorée dans le blanc. Et elles partirent, la petite fille et le grand chien, sur le sentier qui montait vers le col.

Le brouillard était si épais que Lison voyait à peine ses propres bottes. Les cailloux, les herbes, les fleurs d’altitude sortaient de la blancheur un à un, puis disparaissaient derrière elle. Elle n’entendait que deux sons : son souffle, et les grosses pattes de Pacha, flop, flop, flop, sur la terre humide.

« Biscotte ! appela-t-elle. Biscotte ! »

Pas de réponse. Le brouillard avalait sa voix comme un gros édredon.

Pacha s’arrêtait de temps en temps, levait le museau et reniflait l’air froid. Puis il repartait, d’un pas tranquille et sûr. Lison se dit que ce chien connaissait le sentier avec ses pattes, comme on connaît sa chambre dans le noir. Elle serra la lanterne un peu plus fort, et elle continua de marcher, un pas après l’autre, comme on le lui avait appris : on n’a pas besoin de voir toute la route, juste le prochain petit bout.

Près d'un lac, Lison et Pacha s'arrêtent pour écouter.

Ding, ding, plus loin

Ils marchèrent longtemps. Du moins, Lison eut l’impression que c’était long. Soudain, Pacha s’arrêta, les oreilles dressées. Il tourna sa grosse tête vers la droite.

Lison retint son souffle. Elle écouta de toutes ses oreilles, celles de la tête et celles du cœur.

Ding, ding.

« Tu l’entends ? » souffla-t-elle.

« Ouaf », fit Pacha, tout bas.

Ding, ding. C’était faible, c’était loin, mais c’était bien la clochette de Biscotte. Lison s’avança, et Pacha marcha à côté d’elle, si près que son pelage lui frôlait la main. Dès qu’elle hésitait, il poussait doucement son genou avec son museau, pour lui montrer la bonne direction. Il savait. Les chiens de montagne savent toujours.

Ding, ding. Un peu plus fort. Ding, ding. Encore plus fort. Ils passèrent entre deux gros rochers couverts de mousse, ils contournèrent un lac minuscule qui luisait comme un miroir oublié, et ils arrivèrent devant la grosse pierre plate, celle qui ressemblait à une table.

Lison s’arrêta net. Elle avait promis. La clochette sonnait juste de l’autre côté.

« Biscotte ! cria-t-elle. Reste là ! On vient te chercher ! Ne bouge pas ! »

Et elle entendit alors, tout près, dans le blanc, une petite voix qui n’était pas celle d’un chevreau.

« Il y a quelqu’un ? »

Biscotte la chevrette reste près d'une marcheuse assise dans la neige.

Deux perdus valent mieux qu’un

Lison leva la lanterne. Dans la lumière dorée, une silhouette apparut : une dame avec un grand sac à dos, un chapeau de pluie tout mouillé, et une lampe frontale qui ne s’allumait plus. Contre sa jambe, bien serré, se tenait Biscotte, la clochette au cou. Il mâchonnait tranquillement un gant orange, qui n’était pas le sien.

« Oh, merci, merci, dit la dame, en riant et en pleurant un peu. Je me suis perdue dans le brouillard, et ma lampe est tombée en panne. J’allais m’asseoir sur ce rocher et attendre le matin, quand ce petit bonhomme est arrivé. Il m’a mordillé le pantalon. Il a mangé mon gant, d’ailleurs. Et dès que j’ai voulu partir, il s’est couché en travers de mon chemin, pour m’empêcher de m’éloigner du sentier. »

« Biscotte ? dit Lison. Biscotte a fait ça ? »

Biscotte la regarda de ses yeux jaunes, la bouche pleine de laine orange, avec un air de dire : « Évidemment. Il fallait bien que quelqu’un s’en occupe. »

Lison éclata de rire. Elle riait tellement que son pompon tremblait. Pacha, lui, posa tout simplement sa grosse tête sur l’épaule de la dame pour la rassurer, comme il savait si bien le faire.

« Venez avec nous, dit Lison. Le refuge n’est pas loin. Il y a une lanterne à la fenêtre, de la soupe, et un feu qui craque. »

« Je ne demande pas mieux », dit la dame.

Alors ils redescendirent tous les quatre. Lison devant, avec la lanterne. La dame au milieu, la main posée sur le dos de Pacha. Biscotte fermait la marche, et sa clochette faisait ding, ding, ding, comme une toute petite fête.

En chemin, la dame demanda à Lison si elle n’avait pas eu peur de partir comme ça, dans le blanc. Lison réfléchit sérieusement, comme elle le faisait toujours avant de répondre aux grandes personnes.

« Un peu, avoua-t-elle. Mais j’ai compté mes pas. Et puis j’écoutais la clochette. Quand on écoute bien, il y a toujours quelque chose à suivre. »

La dame sourit dans la nuit. Elle ne dit rien, mais elle garda cette phrase pour elle, bien au chaud, comme un caillou qu’on glisse dans sa poche.

Sous les milliers d'étoiles, Lison est assise près de Pacha devant le refuge.

La soupe et les étoiles

Quand ils arrivèrent, tante Odile les attendait sur le seuil, les bras grands ouverts. Elle serra Lison à lui couper le souffle, puis Pacha, puis Biscotte, puis même la dame, par habitude.

« Je savais que vous reviendriez, dit-elle. La lanterne n’a pas vacillé une seule fois. »

La dame s’assit près du feu, enveloppée dans une couverture à gros carreaux. Elle but trois bols de soupe, et elle raconta son histoire à qui voulait l’entendre. Biscotte, lui, s’endormit tout de suite sur le tapis, la patte à la chaussette blanche étendue devant lui, le ventre plein de laine orange.

Ce soir-là, ce fut Lison qui eut une histoire à raconter au bout de la grande table. Elle parla du brouillard, du lac minuscule, de la grosse pierre plate qu’on ne passe pas, et du gant orange. Tous les marcheurs l’écoutèrent sans l’interrompre, la cuillère en l’air. Le monsieur à l’aigle applaudit. L’adolescent qui avait glissé dans le ruisseau demanda si on pouvait la raconter encore. Lison rougit jusqu’au pompon, et se sentit très grande.

Plus tard, Lison sortit une minute sur le banc, enveloppée dans son bonnet rouge. Le brouillard avait disparu, comme par magie. Le ciel était noir et profond, et il y avait des milliers d’étoiles, plus qu’elle n’en avait jamais vu, si proches qu’on aurait dit qu’elles se posaient sur les toits. Les sommets étaient revenus un à un, calmes et grands, comme des géants qui se rendorment.

Pacha s’assit à côté d’elle, et soupira d’aise.

« Tu sais, lui dit Lison tout bas, je n’avais pas si peur. Parce que tu étais là. »

Pacha posa sa tête sur ses genoux. Dans la maison, la bûche craquait, la soupe sentait bon, et quelque part, tout près, une toute petite clochette faisait ding, dans le sommeil de quelqu’un.

Lison bâilla. Elle rentra, monta l’escalier, se glissa sous l’édredon avec son bonnet rouge, et la montagne entière veilla sur elle, jusqu’au matin.

Fin

Une autre histoire ce soir

Il reste un peu de veillée ? Voici la suite, et deux autres façons de finir la soirée.

Le pirate qui avait le mal de mer La suivante dure 5 min Le pirate qui avait le mal de mer Le capitaine Basile est le pirate le plus redouté de la baie, mais dès que son bateau tangue, il devient tout vert. La cuisinière a un remède. 6-8 ans5 min Lire la suivante

Ou plutôt une de celles-ci

Histoires du soir

Une histoire du soir, chaque vendredi

Un petit rendez-vous pour le coucher, dans votre boîte e-mail. Désinscription en un clic.

Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums