Le petit sous-marin et la lampe du soir
Chaque soir, Glou, le petit sous-marin orange, allume sa lampe pour guider les habitants de la mer jusqu'à leur lit, puis les méduses prennent le relais.

Glou allume sa lampe
Tout au fond de la mer, là où l’eau est bleue puis un peu plus foncée, vivait un petit sous-marin orange qui s’appelait Glou.
Il avait la forme d’un gros haricot, avec trois hublots ronds sur le côté, une petite hélice à l’arrière qui tournait en faisant « blup, blup, blup », et sur le nez, une grosse lampe jaune.
Le jour, quand le soleil traversait l’eau en grandes colonnes dorées, Glou n’avait pas besoin de sa lampe. Il nageait tranquillement entre les algues, il suivait les bancs de poissons, il regardait le sable onduler.
Mais le soir, c’était différent. Le soir, l’eau devenait de plus en plus sombre, et tous les habitants de la mer avaient besoin d’un peu de lumière pour trouver leur lit.
C’était le travail de Glou.
« Allons-y, dit-il. C’est l’heure de la lampe du soir. »
Il appuya sur un petit bouton rond, juste sous son hublot. Clic ! La grosse lampe jaune s’alluma, et un long rayon doux traversa l’eau, comme un pinceau de lumière.
Blup, blup, blup, fit l’hélice.
Et Glou partit, tout doucement, à la recherche de ses amis.
Sur son passage, de petits poissons argentés le suivaient un instant, curieux, puis s’en retournaient, comme des enfants qui reconduisent un voisin jusqu’au bout de la rue. Glou les saluait d’un petit coup de lumière. Une fois. Deux fois.
« Éclaire-nous, éclaire-nous ! chantaient-ils. Un peu plus, juste un peu ! »
« Plus tard, répondait Glou. D’abord ceux qui ont besoin de dormir. »

Le crabe qui ne trouvait plus son trou
La première chose que Glou éclaira, ce fut le sable. Il était gris dans l’ombre, mais sous la lumière, il devint doré, avec de petits grains qui brillaient.
Et dans le sable, il y avait un crabe qui allait de gauche à droite, de droite à gauche, en marchant de travers.
« Bonsoir, Glou, dit le crabe. Je cherche mon trou. »
« Bonsoir, Marcel, dit Glou. Je vais t’éclairer. »
Il tourna sa lampe vers le sable, tout doucement, de gauche à droite. La lumière glissa sur les cailloux, sur les coquillages, sur un morceau d’algue.
« Là ! dit Marcel. Je le vois ! Mon petit trou rond ! »
Il se précipita de travers, clic, clic, clic, et il entra dans son trou, juste assez large pour lui.
Sa tête ressortit une dernière fois.
« Merci, Glou. Bonne nuit. »
« Bonne nuit, Marcel. »
La tête de Marcel rentra. Et il ne resta plus qu’un trou rond dans le sable, avec, tout au fond, deux petits yeux fermés.
Le sable se tut. Une petite bulle monta du trou, toute ronde, toute seule, et elle alla éclater très haut, sans faire de bruit, comme un dernier mot de bonsoir.
Blup, blup, blup, fit l’hélice. Et Glou continua.

Les hippocampes et l’algue
Un peu plus loin, dans une forêt d’algues vertes qui ondulaient doucement, Glou aperçut deux petites ombres recourbées, accrochées à une même feuille par la queue.
C’étaient deux hippocampes, Lili et Loulou. Ils avaient la tête penchée, les yeux mi-clos, et ils se tenaient serrés, la queue enroulée autour de celle de l’autre.
« Bonsoir, Glou, dit Lili d’une toute petite voix. Tu viens pour la lampe ? »
« Oui, dit Glou. Pour que vous voyiez votre lit. »
Il éclaira l’algue. La feuille verte brilla comme du verre. Au milieu, il y avait une petite fourche, exactement de la taille de deux hippocampes.
« Notre fourche, dit Loulou. Elle est là. »
« Bonne nuit, Glou », dirent-ils ensemble.
« Bonne nuit, Lili. Bonne nuit, Loulou. »
Les deux hippocampes s’installèrent dans la fourche. Ils laissèrent la feuille les bercer, doucement, de droite à gauche, de gauche à droite, au rythme du courant.
Glou éteignit presque sa lampe, pour ne pas les gêner. Il resta un instant à les regarder. Puis il recula, en silence.
Blup, blup, blup.

Le poulpe aux huit chaussettes
Au pied d’un rocher rond, Glou trouva un grand poulpe violet qui rangeait, avec beaucoup de soin, des petites choses sur le sable.
Il avait huit bras. Au bout de chaque bras, il tenait quelque chose : une coquille, un bouchon, un caillou blanc, un bout de verre poli, une plume, un bouton nacré, une perle, et un petit peigne cassé.
« Bonsoir, Glou, dit le poulpe. Je range mes trésors. »
« Bonsoir, Octave, dit Glou. Tu as huit trésors ce soir ? »
« Huit, comme mes bras, dit Octave. Un trésor par bras. Comme ça, je ne dors jamais seul. »
Il disposa les huit trésors autour de lui, en cercle, sur le sable. La coquille. Le bouchon. Le caillou blanc. Le verre poli. La plume. Le bouton. La perle. Le peigne. Glou les éclaira un par un, et chacun brilla un tout petit peu.
« Il me manque seulement quelque chose », dit Octave.
« Quoi donc ? »
« Des chaussettes. Pour mes bras. Ils ont toujours froid, le soir. »
Glou réfléchit. Il n’avait pas de chaussettes. Mais il avait une lampe, et la lampe était tiède.
Il s’approcha doucement, et il laissa sa lumière jaune caresser les huit bras, l’un après l’autre. Les bras de poulpe se détendirent, de la pointe jusqu’à la base.
« Oh, dit Octave. C’est mieux que des chaussettes. »
« Bonne nuit, Octave. »
« Bonne nuit, Glou. »
Le poulpe s’enroula sur lui-même, au milieu de ses huit trésors, comme un gros bonbon violet. Ses huit bras se refermèrent doucement.
Un peu plus loin, sous une arche de corail rose, une vieille tortue de mer avançait à pas lents, très lents, en traînant ses nageoires sur le sable.
« Bonsoir, Hortense », dit Glou.
« Bonsoir, Glou, dit la tortue. Tu arrives juste à temps. Je ne vois plus très bien, tu sais. Je cherche mon coin de corail. »
« Je te le montre. Suis ma lumière. »
Glou avança devant elle, la lampe baissée, et la tortue le suivit, pas à pas, nageoire après nageoire. Ils firent le chemin ensemble sans parler, au rythme de l’eau. Blup, blup. Flap, flap.
« Voilà, dit Glou. Ton coin. »
Hortense s’installa sous l’arche rose. Elle rentra sa tête, puis une nageoire, puis l’autre.
« Tu sais, dit sa voix un peu étouffée, la mer est très grande. Mais un petit sous-marin avec une lampe, ça suffit pour qu’elle paraisse douce. »
« Bonne nuit, Hortense. »
« Bonne nuit, Glou. »
Blup, blup, blup, fit l’hélice, de plus en plus lentement.

La grande raie qui planait
Là-haut, au-dessus de Glou, quelque chose de très large passa lentement, sans un bruit. Une ombre plate, ronde, qui ondulait comme un tapis dans le vent.
C’était la grande raie, Mathilde. Elle glissait au-dessus du sable, ses ailes immenses ouvertes, sa longue queue derrière elle.
« Bonsoir, Mathilde », dit Glou.
« Bonsoir, petit sous-marin, dit la raie d’une voix profonde et calme. Je suis la dernière. Je n’ai pas encore trouvé où me poser. »
« Je vais t’éclairer le chemin », dit Glou.
Il tourna sa lampe vers le fond de la mer. Le rayon doux caressa un grand creux de sable lisse, tout rond, bordé de petits cailloux.
« Voilà ton lit », dit Glou.
La raie descendit, ses ailes se plièrent, et elle se posa dans le creux, avec un soupir qui remua un peu de sable. Elle disparut presque entièrement, avec seulement ses deux yeux qui dépassaient.
« Merci, petit sous-marin, murmura-t-elle. Tu fais un beau métier. »
« Je n’allume qu’une lampe », dit Glou.
« Oui, dit Mathilde. Mais tu n’imagines pas ce que ça change, quand quelqu’un nous montre la route. »
Glou sentit quelque chose de tiède dans son moteur. Il ne répondit pas. Il resta là, éclairant doucement la raie, jusqu’à ce que ses yeux se ferment.

La dernière lampe
Maintenant, la mer était calme. Marcel dormait dans son trou. Lili et Loulou se balançaient sur leur algue. Octave s’était roulé en boule parmi ses trésors. Hortense dormait sous son arche rose. Mathilde était couchée dans son creux de sable.
Il ne restait plus que Glou.
Il remonta doucement, jusqu’à la grotte où il dormait lui aussi, une petite grotte ronde, entre deux rochers, avec un fond de sable doux.
Il entra à reculons, en faisant blup… blup… blup…
« Voilà, dit-il. J’ai éclairé tout le monde. »
Il regarda sa lampe, grosse et jaune, sur son nez. Elle avait travaillé toute la soirée. Elle était un peu fatiguée.
« Merci, lampe, dit-il. Maintenant, tu peux t’éteindre. »
Il appuya sur le petit bouton rond, juste sous son hublot. Clic.
La lumière s’éteignit.
Alors, quelque chose d’étonnant arriva. Dans le noir de la mer, des petits points de lumière s’allumèrent un à un, partout, autour de la grotte. Des petites méduses, toutes transparentes, qui dérivaient doucement en brillant d’un bleu pâle, comme des étoiles qui auraient glissé dans l’eau.
« Oh, dit Glou. Ce sont elles, les lampes de la nuit. »
Les méduses montèrent, descendirent, se croisèrent sans bruit. Elles éclairaient tout, sans rien déranger : le sable, les algues, les trésors du poulpe, le dos de la raie.
Glou pensa à Marcel dans son trou, à Lili et Loulou sur leur feuille, à Octave et ses huit trésors, à Hortense sous son arche rose, à Mathilde dans son creux de sable. Il les compta, un par un, sans se tromper. Ils étaient tous là, tous au chaud, tous en paix.
« Personne ne manque », souffla-t-il.
Une petite méduse passa devant son hublot, légère comme un mouchoir de soie. Elle fit un tour sur elle-même, puis elle s’éloigna, comme pour lui dire : « Moi aussi, je veille. »
« C’est leur tour, maintenant », murmura Glou.
Il ferma ses trois hublots, un par un. Le premier, le deuxième, le troisième.
Blup, fit l’hélice, une dernière fois, tout au fond de la mer.
Et le petit sous-marin orange s’endormit, bercé par le courant, sous la lumière bleue des méduses, qui veillaient à leur tour.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums