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Histoires du soir

La lettre cachée dans le livre d’occasion

Inès achète un vieux roman chez le bouquiniste et découvre une lettre glissée entre les pages, écrite pour celui ou celle qui le lira après.

9-12 ans À lire en 5 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

La lettre cachée dans le livre d'occasion
Inès lit dans son lit à la lueur d'une lampe, la nuit derrière la fenêtre.

Entre deux pages

Inès achetait ses livres chez Monsieur Perrault, le bouquiniste du bout de la rue, parce qu’ils sentaient bon et qu’ils ne coûtaient presque rien. Ce jour-là, elle avait choisi un roman d’aventures, la couverture abîmée, le dos décollé.

Le soir, dans son lit, elle l’ouvrit à la première page. Et quelque chose glissa sur sa couette.

Une enveloppe. Pas collée. Sans timbre. Sur le papier jauni, une écriture penchée avait tracé quelques mots : « Pour celui ou celle qui lira ce livre après moi. »

Inès resta immobile un instant. Puis elle sortit la feuille, pliée en quatre, et lut à voix basse.

« Bonjour. Je ne sais pas qui tu es, ni quand tu liras ceci. Moi, je viens de finir ce livre pour la troisième fois. Je ne sais pas pourquoi je t’écris. Peut-être parce que ce livre m’a tenu compagnie pendant une année difficile, et que j’aimerais qu’il tienne compagnie à quelqu’un d’autre. Si tu l’aimes, tu peux le garder. Si tu t’ennuies, saute le chapitre sept, mais je te conseille de ne pas le faire. »

Il n’y avait pas de nom. Seulement un dessin minuscule, en bas : une lampe de chevet.

Inès lit tard dans la nuit, la lune faisant une tache pâle sur le plancher.

Le chapitre sept

Inès ne sauta pas le chapitre sept. Elle le lut même deux fois.

C’était l’histoire d’une héroïne qui doit traverser un marais de nuit, avec pour seule lumière une lanterne qui faiblit. Elle n’a plus peur parce qu’elle apprend à marcher dans le noir, un pas après l’autre, en écoutant les grenouilles. Et soudain, Inès comprit pourquoi cette personne inconnue avait aimé ce chapitre.

Elle se rappela qu’elle aussi, la nuit, avait peur de certaines choses. De la rentrée dans un nouveau collège. Des bruits dans le couloir. De ne pas savoir si elle avait des amis ou juste des camarades.

Elle tourna la page, jusqu’à la fin du livre. Quand elle referma la couverture, il était minuit passé. Dans la maison, tout le monde dormait. La lune faisait une tache pâle sur le plancher.

Avant d’éteindre, elle feuilleta le livre une dernière fois. Sur la page de garde, au crayon, quelqu’un avait écrit tout petit : « Lu sous la couette, avec une lampe de poche. » Plus loin, un coin de page était corné, et dans la marge, une flèche montrait la phrase de la lanterne. Inès comprit que le livre avait déjà beaucoup voyagé, de main en main, de nuit en nuit, et qu’il en gardait la chaleur.

Inès écrit sa réponse sur une feuille de cahier, le vieux livre rangé sur l'étagère.

La réponse

Le lendemain, Inès prit une feuille de son cahier. Elle écrivit longtemps, en barrant, en recommençant.

« Cher inconnu, ou chère inconnue. J’ai trouvé ta lettre. J’ai lu le livre en une seule soirée. Le chapitre sept est bien le meilleur. J’ai maintenant moins peur de la nuit, ou en tout cas, j’ai une lanterne en plus. Je vais le ranger sur l’étagère de ma chambre, et un jour, je le donnerai à quelqu’un d’autre, avec ta lettre et la mienne. Je dessine une lampe moi aussi, pour que tu saches que c’est bien reçu. »

Elle glissa sa feuille dans l’enveloppe, à côté de l’autre, et remit le tout dans le roman, entre la première page et la couverture.

Puis elle posa le livre en haut de son étagère, bien droit, entre un dictionnaire et une boîte à bijoux.

Peut-être qu’un jour, elle le prêterait à sa meilleure amie. Peut-être à une cousine. Peut-être qu’elle le rendrait à Monsieur Perrault, pour le voir repartir vers une autre vie.

Mais ce soir-là, la lumière de son chevet resta allumée un peu plus longtemps que d’habitude. Pas parce qu’elle avait peur. Seulement pour regarder une dernière fois la petite lampe dessinée, tout en bas de la lettre, qui semblait lui répondre en silence.

Fin