La bibliothèque des rêves oubliés
Chaque matin, Elio oublie ses rêves. Un soir, il découvre l'endroit où ils sont rangés, et une bibliothécaire minuscule qui en prend grand soin.

Le matin où tout s’efface
Chaque matin, c’était la même chose pour Elio. Il ouvrait les yeux, et quelque chose venait de lui échapper. Il savait qu’il avait rêvé, il en gardait une sorte de chaleur dans la poitrine, un goût de sucre sur la langue, mais l’histoire elle-même avait disparu, comme de la buée sur une vitre.
« Tu as rêvé de quoi ? » lui demandait sa mère en préparant le petit déjeuner.
« Je ne sais plus. Mais c’était bien. »
« Alors c’est qu’il était réussi, souriait-elle. Mange, tu vas être en retard. »
Elio avait onze ans. Il aimait dessiner, il aimait la mer, et il détestait ce sentiment de perdre chaque matin quelque chose de précieux sans savoir quoi. Il avait même essayé de garder un carnet sur sa table de nuit, pour noter son rêve dès le réveil. Mais le temps de saisir le crayon, il ne restait plus rien. Les pages demeuraient blanches.
Sa chambre était petite, avec une fenêtre qui donnait sur un tilleul. L’été, l’arbre embaumait toute la pièce. L’hiver, ses branches nues dessinaient des dentelles sur le mur.
Un soir de novembre, il dit à sa chatte Pépite, couchée en rond sur son oreiller :
« Je me demande où ils vont, tous mes rêves. Ils ne peuvent pas disparaître comme ça. Il doit bien y avoir un endroit. »

Pépite cligna des yeux, bâilla, et ne répondit pas. Mais cette nuit-là, Elio fit un rêve différent des autres.
La porte au bout du couloir
Il se trouvait dans un couloir très long, éclairé par des lanternes en papier qui flottaient dans l’air. Le sol était en bois ciré. Les murs étaient couverts de rayonnages qui montaient si haut qu’on n’en voyait pas le sommet. Et sur ces rayonnages, il y avait des milliers de petites boîtes en verre, de toutes les formes, de toutes les tailles. Chacune contenait une lueur douce qui pulsait lentement.
Elio s’avança. Il se sentait étrangement léger, comme s’il flottait à moitié. Au bout du couloir, une grande porte de bois sombre portait une plaque en cuivre. Il lut à voix haute :
« Bibliothèque des rêves oubliés. Entrez sans frapper. »
Il poussa la porte. À l’intérieur, une salle immense, ronde comme l’intérieur d’une horloge, avec des escaliers en spirale, des échelles qui coulissaient sur des rails, et un plafond qui ressemblait à un ciel d’été. Derrière un comptoir de laiton, une vieille dame minuscule, aux cheveux blancs relevés en chignon, écrivait dans un registre. Elle portait des lunettes en demi-lune et, autour du cou, une chaîne chargée de clés.
« Bonsoir, dit-elle sans lever la tête. Tu es le garçon de la rue des Tilleuls ? »
« Comment savez-vous ? »

« Je sais toujours qui vient. Tes rêves arrivent ici depuis des mois, toujours bien rangés. Je m’appelle Madame Sibylle. Je suis la bibliothécaire. »
Elle ferma son registre et le regarda par-dessus ses lunettes.
« Je suppose que tu veux les voir. »
Elio hocha la tête. Il n’arrivait plus à parler.
Madame Sibylle quitta son comptoir et le guida à travers les rayons. Elle marchait vite, malgré sa petite taille, et sa chaîne de clés tintait à chaque pas.
Rangés par couleur
« Ici, tout est rangé par couleur, expliqua-t-elle. Les rêves bleus sont les rêves d’eau : mer, rivière, pluie, plongée. Les rêves jaunes sont les rêves de vol : planer, sauter, flotter. Les verts, ce sont les rêves de forêt, d’animaux, de jardins. Et les rouges, les rêves de courage : escalader, affronter, sauver quelqu’un. »
« Et ceux qui sont gris ? »
« Les gris, ce sont les rêves difficiles. Ils sont rares, mais nous les gardons aussi. Même un rêve difficile mérite sa place. »
Elle s’arrêta devant un rayon où une étiquette portait son nom : Elio, rue des Tilleuls. Il y avait là une longue rangée de petites boîtes de verre, bleues pour la plupart, quelques-unes jaunes, une seule rouge.

« Voilà les tiens. Toutes les nuits, un employé vient les chercher dans ta chambre, juste avant l’aube, quand tu t’apprêtes à te réveiller. Il les range ici. Sinon, ils flotteraient au plafond et se perdraient. »
« Un employé ? Quel employé ? »
« Le Passeur de rêves. Un vieux monsieur très discret, avec une barbe de brume. Tu ne l’as jamais vu parce qu’il est plus rapide que le réveil. »
Elio prit une boîte bleue dans ses mains. Elle était tiède. À l’intérieur, une petite vague roulait lentement sur une plage minuscule, et sur la plage, il y avait un enfant qui lui ressemblait, en train de construire un château de sable.
« C’est moi, souffla-t-il. »
« C’est toi, dit Madame Sibylle. C’était il y a trois semaines. Tu as passé presque toute la nuit à construire ce château. Il y avait un phare au bout, et un petit bateau. Tu t’en souviens ? »
« Non. »
« Maintenant, si. »
Et en effet, tandis que la boîte reposait dans ses mains, le rêve lui revint, entier : l’odeur de l’algue, la fraîcheur du sable, le bateau en coquille de noix qu’il avait lancé sur l’eau. Il rit tout haut.

Autour de lui, des dizaines de lecteurs en pyjama, silencieux, ouvraient leurs boîtes à la lueur des lanternes. Une petite fille riait toute seule en tenant une boîte jaune. Un vieil homme, assis par terre, pleurait doucement devant une boîte verte, avec un sourire immense.
La boîte rouge
Madame Sibylle lui montra toutes les autres boîtes. Il y avait un rêve où il volait au-dessus d’un champ de lavande. Un rêve où il parlait avec un renard qui savait lire. Un rêve où il courait dans une maison dont les pièces changeaient de place. Chaque fois qu’il en tenait un, tout revenait : les sons, les couleurs, même ce que ressentait son cœur.
Puis il s’arrêta devant la seule boîte rouge. Elle brillait plus fort que les autres.
« Que contient celle-là ? » demanda-t-il.
« C’est ton rêve de courage. Tu l’as fait il y a longtemps. Peut-être as-tu envie de le revoir ? »
« Oui. »

Elio ouvrit le couvercle. Une lumière rouge et or envahit la salle. Il se retrouva dans une grotte, au bord d’un précipice, avec une corde dans une main et une lanterne dans l’autre. Quelqu’un criait de l’autre côté. Un enfant, ou un animal, il ne savait pas. Il eut peur, très peur. Mais il vit une planche posée en travers du vide, étroite comme une règle d’écolier. Il posa un pied dessus. Puis l’autre. Puis il avança, la corde entre les dents, jusqu’à l’autre côté.
De l’autre côté, il y avait un petit chien blanc, tremblant, qu’il serra contre lui.
Le rêve se referma doucement. Elio sentit ses joues mouillées. Madame Sibylle lui tendit un mouchoir brodé.
« Voilà ce que tu es capable de faire, dit-elle. Même si tu ne t’en souviens pas, ça reste en toi. »
Les rêves oubliés ne disparaissent jamais.
« Ils sont comme de petites graines : un jour, on s’étonne de ne pas avoir peur d’une chose, sans savoir pourquoi. C’est parce que, quelque part, on l’a déjà fait en rêve. »

Le retour par l’escalier
La salle ronde s’était mise à vibrer légèrement. Le plafond, qui ressemblait à un ciel d’été, devenait pâle.
« Il est presque l’heure », dit Madame Sibylle en consultant une grosse montre. Le Passeur va bientôt arriver pour te ramener. Tu vas te réveiller.
« Mais j’oublierai tout ça, n’est-ce pas ? demanda Elio, la gorge serrée. Ce que j’ai vu, la bibliothèque, vous, les boîtes… »
« Peut-être. Peut-être pas. Cela dépend. »
Elle sourit, d’un sourire de vieille amie.
« Quand on sait qu’une bibliothèque existe, on la retrouve plus facilement. Il suffit de se dire, en s’endormant : « Ce soir, je veux me rappeler. » Et d’y croire un peu. Il faut aussi, au réveil, rester immobile quelques secondes, les yeux fermés, sans bouger. Le rêve se laisse alors attraper, comme un oiseau posé sur la fenêtre. »
Elle posa sur sa paume une toute petite clé de cuivre.
Elle brillait comme une goutte de miel. Elio la tourna entre ses doigts et vit qu’une minuscule étoile y était gravée.
« Garde-la. Elle ouvre la porte du bout du couloir. Elle n’existe que dans tes rêves, mais elle ne se perdra jamais. »

Elio serra la clé. Elle était tiède comme une main. Il aurait voulu dire merci, il aurait voulu poser mille questions, mais déjà un vieux monsieur à la barbe de brume venait de surgir derrière lui, posait doucement une main sur son épaule, et murmurait :
« C’est l’heure, mon garçon. »
La salle devint blanche, puis dorée, puis douce comme un drap. Elio sentit qu’on le portait, très loin, très haut, à travers un long tunnel de lumière.
Et il ouvrit les yeux.
Le soleil de décembre entrait par la fenêtre. Pépite ronronnait sur l’oreiller. Elio resta immobile, les yeux mi-clos, sans bouger, comme on le lui avait dit. Il respirait lentement.
Et peu à peu, quelque chose remonta. Un couloir. Des lanternes de papier. Une vieille dame qui tintait. Une boîte rouge. Et dans sa main fermée, il sentit, il en était presque sûr, un petit contact de cuivre, chaud comme une main.
Il sourit. Il attrapa son carnet, et cette fois-ci, il eut le temps d’écrire, en grandes lettres tremblantes : « Bibliothèque des rêves oubliés. Ce soir, je veux me rappeler. »
Le soir même, il s’endormit avec cette phrase dans la tête, comme on garde un secret au chaud. Dehors, il neigeait sans bruit. Dans sa chambre, tout était silencieux. Quelque part, très loin, sur un rayon de verre et de lumière, une nouvelle boîte venait de trouver sa place, et la bibliothécaire, penchée sur son registre, notait en souriant : « Elio, rue des Tilleuls. Un rêve bleu, très doux. »
Fin
Une autre histoire ce soir
Il reste un peu de veillée ? Voici la suite, et deux autres façons de finir la soirée.
La suivante dure 10 min
La petite chaussette rouge cherche sa jumelle
Une nuit, dans une maison endormie, une petite chaussette rouge sautille de pièce en pièce pour retrouver sa sœur jumelle perdue depuis le soir.
Lire la suivante
Ou plutôt une de celles-ci
9-12 ansLa nuit au marché couvertEndormi dans l'arrière-salle d'un marché, Basile se réveille en pleine nuit et découvre le monde secret de la…
9-12 ansL’écho qui répondait en retardAprès une dispute avec son petit frère, Zoé crie sa colère à une falaise qui renvoie chaque mot avec un temps de… Une histoire du soir, chaque vendredi
Un petit rendez-vous pour le coucher, dans votre boîte e-mail. Désinscription en un clic.
Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums