Le dragon qui collectionnait les livres
Orlan le dragon aime plus que tout ses livres, alors il retient son feu pour ne pas les brûler. Un soir de neige, une visite inattendue frappe à sa porte.

Une caverne pleine d’histoires
Haut dans la montagne, derrière un rideau de brume, vivait un dragon vert comme la mousse, qui s’appelait Orlan. Il avait des écailles brillantes, de longues ailes de cuir et des yeux de braise. Mais ce qui rendait Orlan unique, ce n’était pas sa taille. C’était sa caverne.
Elle était pleine de livres. Des centaines de livres, empilés du sol au plafond, rangés sur des étagères en pierre que le dragon avait creusées de ses griffes. Livres de cuisine, livres de voyages, livres de contes, de cartes, d’étoiles. Certains étaient gros comme des rochers. D’autres tenaient dans une seule griffe.
Chaque soir, Orlan s’allongeait sur son tapis de mousse, posait ses lunettes rondes sur son long museau et lisait à la lueur d’une petite bougie. Il tournait les pages du bout de la griffe, très doucement.
Mais Orlan avait un problème. Un gros problème.
Quand il riait, quand il s’émerveillait, quand il éternuait, il lui arrivait de souffler des flammes. De grandes flammes orange, qui léchaient les murs de la caverne. Et un soir, un seul petit éternuement avait grillé le coin d’un livre de poèmes.
Orlan avait regardé la page noircie. Il avait senti son cœur se serrer.
« Plus jamais », avait-il murmuré.

Le dragon qui n’avait plus de feu
Depuis ce jour, Orlan s’était mis à retenir son feu. Il gardait la bouche fermée, serrée, quand il avait envie de rire. Il retenait ses éternuements en se pinçant le museau. Il n’allumait plus sa cheminée. Il vivait dans le froid, enveloppé de couvertures de laine.
Les autres dragons de la montagne se moquaient de lui.
« Un dragon qui ne crache pas de feu ! disaient-ils en ricanant. Quelle honte ! »
Orlan baissait la tête. Mais il ne voulait pas risquer de brûler ses livres. Alors, il fermait la bouche, et il lisait.
Le plus grand des dragons, un énorme dragon rouge nommé Karg, passait parfois devant sa caverne en faisant exprès de cracher une immense gerbe de feu. « Tu vois, ça, c’est un vrai souffle ! » grondait-il. Orlan se contentait de reculer au fond de sa caverne, à l’abri, et de serrer un livre contre son cœur.
Il n’était pas triste de ne pas avoir de grand feu. Il était triste que personne ne comprenne ce qu’il aimait. Les livres, pour lui, n’étaient pas des objets. C’étaient des fenêtres. À chaque page, il voyageait. Il avait traversé des déserts, des océans, des villes de glace, sans jamais quitter son tapis de mousse.
Un soir d’hiver, il neigeait fort. Orlan avait froid, très froid. Il grelottait sous ses couvertures. Il avait envie de se réchauffer, mais il avait trop peur d’allumer un feu.
Toc, toc, toc.
On frappait à l’entrée de la caverne.
Orlan sursauta. Qui pouvait bien venir par ce temps ? Il avança, prudemment, et souleva le rideau de brume.
Devant lui, il y avait une toute petite fille, emmitouflée dans un manteau rouge, avec une écharpe jusqu’au nez. Elle portait une lanterne qui vacillait.
« Bonsoir, dit-elle avec un petit tremblement dans la voix. Je m’appelle Zoé. Je me suis perdue dans la neige. Est-ce que je peux entrer me réchauffer ? »
Orlan hésita. Un dragon ne reçoit pas souvent de visite. Puis il vit les doigts bleus de la fillette, et son cœur de dragon fondit.
« Entre, entre, dit-il. Mais je n’ai pas de feu. »
Zoé entra. Elle regarda autour d’elle. Ses yeux s’agrandirent.
« Oh ! s’écria-t-elle. Mais c’est une bibliothèque ! Tout plein de livres ! »

Le feu juste comme il faut
Elle tourna sur elle-même, la bouche ouverte.
« Je n’ai jamais vu autant de livres. Ce sont tous à toi ? »
« Oui, dit Orlan, un peu gêné. C’est ma collection. Mais le feu, ça les abîme. Alors je n’en fais plus. »
Zoé frissonna. Ses dents claquaient.
« Mais moi, j’ai si froid… »
Orlan baissa les yeux vers elle. Il ne voulait pas qu’elle ait froid. Il pensa très fort. Comment réchauffer cette fillette sans brûler les livres ?
Il regarda la cheminée en pierre, au fond de la caverne. Elle était vide, mais elle avait un conduit pour la fumée, qui montait vers le ciel.
« J’ai une idée », dit-il.
Il alla s’asseoir devant la cheminée. Il prit une grande inspiration. Mais au lieu de souffler fort comme avant, il souffla tout doucement, très doucement, comme on souffle sur une soupe trop chaude. Un petit filet de flamme orange sortit de sa gueule. Il toucha les bûches. Elles se mirent à crépiter.
Le feu était né, juste comme il faut. Petit, tranquille, bien rangé dans la cheminée.
Orlan n’en revenait pas.
« Je peux le faire ! murmura-t-il. Je peux souffler un petit feu ! »
Zoé tendit ses mains vers les flammes. Elle sourit.
« C’est le plus beau feu du monde. »

Orlan rougit, ce qui chez un dragon vert donne un joli bleu-vert. Il apporta une grande couverture et la posa sur les épaules de Zoé. Il fit chauffer du lait dans une petite casserole. Ils s’assirent ensemble devant le feu, avec un gros livre ouvert sur leurs genoux.
« Tu veux que je te lise une histoire ? » demanda Orlan.
« Oh oui ! »
Alors il lut, de sa grosse voix douce, l’histoire d’un chevalier qui avait peur de l’orage et d’une princesse qui adorait les grenouilles. Zoé riait. Elle posait des questions. Elle tournait les pages avec lui. Le feu crépitait doucement, sans jamais toucher les livres.
Peu à peu, les yeux de Zoé se fermèrent. Sa tête se posa contre l’épaule du dragon. Elle s’endormit, au chaud, entre les piles de livres.
Orlan resta immobile, de peur de la réveiller. Il regardait les flammes danser. Il avait compris quelque chose.
Son feu n’était pas un ennemi. Il suffisait de le souffler tout doucement, au bon endroit.
Le lendemain matin, la neige avait cessé. Un grand soleil pâle brillait sur la montagne. Zoé retrouva son chemin, accompagnée par le dragon jusqu’au bas du sentier.

Avant de partir, Zoé s’était arrêtée devant la grande étagère du fond, celle qui portait les plus vieux livres. Elle en avait choisi un tout petit, avec une couverture verte, et l’avait ouvert au hasard. « Celui-ci me plaît, avait-elle dit. Tu me le prêtes ? » Orlan avait hésité une seconde, puis il avait dit oui. Il n’avait encore jamais prêté un livre à personne.
« Je reviendrai, promit-elle. »
« Je t’attendrai, dit Orlan. J’aurai un nouveau livre pour toi. »
Il remonta chez lui, la queue qui balayait la neige. Il alluma son petit feu. Il se coucha sur sa mousse, entouré de ses livres, et il s’endormit en rêvant d’histoires, avec un sourire de dragon heureux.
Fin
Une autre histoire ce soir
Il reste un peu de veillée ? Voici la suite, et deux autres façons de finir la soirée.
La suivante dure 10 min
Une écharpe pour Girafon
Le petit Girafon a un cou trop long pour sa couverture. Ses amis de la savane lui tricotent une écharpe si grande qu'elle couvre tout le monde.
Lire la suivante
Ou plutôt une de celles-ci
3-5 ansUn éléphanteau dans la baignoirePlouf ! C'est l'heure du bain pour le petit Mamadou, avec des bulles qui s'envolent, un canard qui fait couic et une…
6-8 ansTom et l’ombre qui boudaitUn samedi, l'ombre de Tom a disparu : elle boude contre le mur du garage parce qu'il ne la remercie jamais. Une histoire du soir, chaque vendredi
Un petit rendez-vous pour le coucher, dans votre boîte e-mail. Désinscription en un clic.
Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums