Le lièvre, l’éléphant et l’hippopotame
Un petit lièvre malin défie l'éléphant et l'hippopotame à une grande lutte à la corde. Aucun des deux géants ne sait contre qui il tire vraiment.
Un lièvre qui avait une idée
Au bord d’un grand fleuve, dans la savane, vivait un petit lièvre aux longues oreilles et au regard malicieux. Il n’était pas grand, il n’était pas fort, il ne courait pas plus vite que les autres. Mais il avait une qualité que personne ne pouvait lui prendre : il était très, très malin.
Un matin, il se promenait sur la rive, quand il vit deux géants. D’un côté, sur la terre ferme, un énorme éléphant gris qui broutait des feuilles. De l’autre, dans l’eau, un gros hippopotame qui bâillait en ouvrant une gueule large comme un tunnel.
« Quelle bande de vantards, se dit le lièvre. Ils sont si gros qu’ils ne regardent même pas où ils mettent les pieds. Un jour, ils écraseront un petit comme moi sans s’en apercevoir. »
Il se gratta l’oreille, et une idée lui vint.
Car le lièvre avait remarqué une chose. L’éléphant et l’hippopotame se croyaient les rois de la savane. Chaque jour, ils faisaient sentir leur poids : l’un en écrasant les buissons, l’autre en soulevant des vagues qui inondaient la berge. Les petits animaux n’osaient plus s’approcher du fleuve. Les oiseaux avaient peur pour leurs nids. Les grenouilles ne chantaient plus.
« Il faut leur donner une leçon, se dit le lièvre. Mais une leçon douce. Personne ne doit être blessé. »

La corde du lièvre
Le lièvre alla trouver l’éléphant.
« Bonjour, grand éléphant. Je suis le lièvre. On dit dans la savane que je suis plus fort que toi. »
« Toi ? Plus fort que moi ? s’esclaffa l’éléphant. Mais tu es minuscule ! »
« Je te propose un défi, dit le lièvre sans se troubler. Je tiendrai une grande corde, toi de l’autre côté. On tirera chacun de son bout. Nous verrons qui est le plus fort. »
L’éléphant haussa ses grosses épaules. Un jeu, pourquoi pas ?
« D’accord. Mais je te préviens, je ne ferai pas semblant. »
« Moi non plus, dit le lièvre. Je reviens demain matin avec la corde. »
Il fila ensuite vers la rivière et trouva l’hippopotame, qui barbotait.
« Bonjour, grand hippopotame. Je suis le lièvre. On dit dans la rivière que je suis plus fort que toi. »
« Quelle plaisanterie, dit l’hippopotame en soufflant de l’eau. Tu es plus petit que ma dent ! »
« Je te propose un défi. Je te donne le bout d’une grande corde, et toi tu tires. De l’autre côté, je tire aussi. Voyons qui est le plus fort. »
« Eh bien, soit. Amène ta corde demain. »

Le lièvre prit alors une très longue liane solide, qu’il roula sur son épaule. Il fit passer un bout à l’éléphant, de son côté de la brousse. Il fit passer l’autre bout à l’hippopotame, de son côté de la rivière. Entre les deux géants, au milieu, il y avait un grand buisson épais, qui cachait chacun à la vue de l’autre.
Il avait passé la nuit à la tresser avec l’aide des singes, des fourmis et même d’un vieux tisserand de passage. La liane était si longue qu’elle faisait trois fois le tour de la colline. Elle était aussi si solide qu’un buffle n’aurait pas pu la casser.
« Quand je crierai « Allez ! », vous tirerez de toutes vos forces, dit-il à chacun. Ne lâchez pas avant que je dise stop. »

Un grand match, un grand rire
Le lièvre grimpa sur un rocher, entre les deux, et cria de toutes ses forces :
« Allez ! »
L’éléphant se mit à tirer. Il tira, tira, tira. La corde ne bougeait pas.
« Quelle force ! pensa-t-il. Ce petit lièvre est bien plus fort que je ne croyais ! »
De l’autre côté, l’hippopotame tirait aussi, en soufflant et en grognant. La corde ne bougeait pas non plus.
« Il est vraiment solide, ce petit ! pensa-t-il. Je n’arrive pas à gagner. »
Ils tirèrent encore. Des heures passèrent. Le soleil monta, puis il descendit. L’éléphant transpirait. L’hippopotame, malgré son eau fraîche, haletait. Chacun était persuadé d’avoir en face de lui le lièvre, petit mais fantastiquement fort.
Au bord du fleuve, les petits animaux, qui avaient compris le jeu, se cachaient dans les roseaux pour ne pas éclater de rire. Les singes se tenaient les côtes dans les arbres. Un perroquet répétait tout bas : « Tire, éléphant, tire ! Tire, hippopotame, tire ! » et deux ou trois grenouilles retenaient leur souffle pour ne pas croasser de joie.
Enfin, le lièvre cria :
« Stop ! C’est assez pour aujourd’hui. »
L’éléphant lâcha la corde, épuisé. L’hippopotame aussi. Chacun se laissa tomber, qui sur l’herbe, qui dans l’eau.
« Il est vraiment fort, ce lièvre, murmura l’éléphant. Je le respecte. »

« Je n’ai jamais rencontré un si grand lutteur, dit l’hippopotame. »
Le lièvre, lui, était assis sur son rocher, la queue bien droite. Il souriait. Pour finir, il décida de faire deux choses. D’abord, il remonta la corde et la rangea, bien enroulée. Ensuite, il alla trouver les deux géants, chacun à son tour.
« Merci pour ce beau combat, dit-il à l’éléphant. J’espère que tu n’es pas trop fâché. »
« Fâché ? Non. Mais dis-moi, lièvre, avec quoi tires-tu si fort ? »
« Avec un peu de ruse, dit le lièvre. Et avec mes amis, qui me soutiennent. »
Il alla voir l’hippopotame et lui dit à peu près la même chose.
Puis, un jour, longtemps après, l’éléphant et l’hippopotame se rencontrèrent au bord de l’eau. Chacun parla de ce fameux lièvre. Et en comparant leurs histoires, ils comprirent. Ils avaient tiré tous les deux sur la même corde, sans savoir qu’ils tiraient l’un contre l’autre.
Alors ils se mirent à rire, d’un rire énorme, qui fit trembler les arbres et fit sauter les poissons hors de l’eau. Ils rirent si fort qu’ils en eurent les larmes aux yeux.
« Ce lièvre nous a bien eus ! » dit l’éléphant.
« Bien eus ! répéta l’hippopotame. Mais c’était drôle. »
Le soir venu, ils se firent un signe de loin, l’un sur la rive, l’autre dans l’eau. Le lièvre, couché dans l’herbe, regardait le ciel s’allumer. Il bâilla longuement.
Il n’avait besoin ni de force, ni de grande taille pour être bien. Une petite idée avait suffi.
La nuit tomba sur la savane, tranquille et pleine d’étoiles. Le lièvre ferma les yeux, en rêvant de nouvelles farces.
Ce conte vient d’Afrique, où on le raconte dans de nombreux pays, de l’Ouest comme de l’Est, depuis très longtemps.
Fin
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Écrit par Lucas Fontaine · Rédacteur, contes du monde et romans jeunesse