Nina et le train de minuit
Nina n'arrive pas à dormir quand un sifflet résonne dans la rue. Un petit train bleu l'invite à monter pour une tournée de nuit très spéciale.

Le sifflet dans la nuit
Nina ne dormait pas. Dans sa petite chambre, au dernier étage d’un vieil immeuble, elle regardait le plafond et comptait les fissures. Il y en avait trois. Toujours trois.
Dehors, la ville s’était tue. Plus de voitures, plus de voix. Seule la lune posait un carré argenté sur son lit.
Alors, tout au loin, elle entendit un son qu’elle n’avait jamais entendu. Un sifflet, long et doux, comme une note de flûte. Puis un bruit régulier : tchou-tchou, tchou-tchou, tchou-tchou.
Nina se leva. Elle s’approcha de la fenêtre. Au bout de la rue, là où il n’y avait jamais eu de rails, un train s’avançait. Un petit train bleu nuit, tout parsemé de minuscules lumières dorées, qui glissait sans toucher le sol. De la vapeur blanche s’échappait de sa cheminée et dessinait des nuages en forme de moutons.
Le train s’arrêta juste en bas de son immeuble. Une porte s’ouvrit.
« Il y a quelqu’un ? » demanda une voix.
« Oui ! » dit Nina, penchée à la fenêtre.
« Alors, monte, ma petite. Le train de minuit part dans une minute. »
Nina enfila son manteau par-dessus son pyjama. Elle descendit l’escalier sur la pointe des pieds. Elle ne savait pas pourquoi elle faisait confiance à cette voix. Elle savait seulement que c’était la bonne chose à faire.

Dans le couloir, la lumière du palier était éteinte. Les marches craquaient un peu. Elle passa devant la porte de Madame Ferreira, la voisine du troisième, d’où venait un léger ronflement, puis devant la porte de l’étage du dessous, où un chat dormait sur le paillasson. Il leva la tête, la regarda, et la rebaissa, comme pour dire : « Ah, c’est toi. Bon voyage. »
Le contrôleur aux poches pleines
Sur le quai, il y avait un contrôleur en uniforme bleu nuit, avec une grande moustache argentée et une casquette ornée d’une toute petite étoile. Il tenait une lanterne.
« Bonsoir, Nina, dit-il. Je m’appelle Monsieur Hector. Je suis le contrôleur du train de minuit. »
« Comment savez-vous mon nom ? »
« Je connais le nom de tous les enfants qui ne trouvent pas le sommeil. Allez, monte. »
Nina monta. À l’intérieur, les sièges étaient en velours, tendres comme des nuages. Le plafond était parsemé d’étoiles. Des enfants en pyjama dormaient, ici et là, la tête sur l’épaule d’un voisin. Certains souriaient.
« Où va ce train ? » chuchota Nina.
« Il fait le tour des maisons », dit Monsieur Hector. Chaque nuit, il passe dans toutes les rues, et il dépose des rêves. Un rêve dans chaque chambre où il en manque un.
« Des rêves ? Mais ça s’apporte en train ? »

« Bien sûr ! Les rêves, il faut bien que quelqu’un les livre. Regarde. »
Il ouvrit un grand sac de cuir. Dedans, il y avait des centaines de petites bulles lumineuses, de toutes les couleurs. Chacune contenait une minuscule scène : un éléphant qui faisait de la balançoire, une maison faite de gâteaux, un voilier qui volait au-dessus d’un champ de blé.
Le sac sentait la menthe et le miel. Quand Monsieur Hector le secouait, les bulles tintaient les unes contre les autres comme des clochettes de verre.
« Ils attendent leur enfant, dit le contrôleur. Chaque bulle est pour quelqu’un. »
Nina tendit la main. Une bulle bleue flotta jusqu’à elle. Dedans, elle voyait un chat rayé qui jouait du violon sur un toit.
« C’est joli, dit-elle. Est-ce qu’elle est pour moi ? »
« Pas encore, sourit Monsieur Hector. Pour ça, il faut d’abord faire le voyage. »

La tournée des rêves
Le train se remit en marche. Il glissa au-dessus des toits, entre les cheminées. Par la fenêtre, Nina voyait défiler la ville endormie : des maisons rondes, des maisons carrées, des fenêtres éteintes. À chaque arrêt, Monsieur Hector sautait sur le quai avec une bulle, grimpait à une gouttière avec l’agilité d’un chat, et glissait la bulle par une fenêtre entrouverte.
Dans le wagon, un petit garçon en pyjama rayé s’éveilla à demi et marmonna : « C’est encore loin ? » Monsieur Hector lui posa la main sur le front, et le petit garçon se rendormit aussitôt, avec un grand soupir. « Chaque nuit, il me pose la même question, souffla le contrôleur. Et chaque nuit, il oublie la réponse. »
Puis il revenait, en se frottant les mains.
« Encore un de livré ! »
Nina l’aidait. Elle tenait la lanterne. Elle lisait les petits noms écrits sur chaque bulle : Léo, Ines, Samir, Camille. Elle repérait les bonnes maisons. Elle était fière de rendre service.
À l’une des maisons, une fenêtre était grande ouverte. Dans la chambre, un bébé dormait déjà dans son berceau. Nina déposa une bulle toute petite, toute rose, pleine de bulles de savon qui montaient au plafond. Le bébé sourit dans son sommeil, sans se réveiller.
« Tu es très douée », dit le contrôleur. Je n’ai jamais eu une aussi bonne assistante.

« Mais je ne peux pas rester dans le train, n’est-ce pas ? » demanda Nina.
« Non. Il faut que tu rentres chez toi, pour que ton rêve puisse arriver. »
Les rêves ne se livrent que dans les chambres où l’on dort.
Nina regarda par la vitre. Une étoile filante traversa le ciel et alla se perdre derrière une colline. « Vous en avez beaucoup, des étoiles, comme ça ? demanda-t-elle. » Monsieur Hector sourit : « Juste ce qu’il faut pour éclairer la route. »
Nina bâilla. Elle n’avait pas remarqué comme elle était fatiguée.
Le train s’arrêta devant un immeuble qu’elle connaissait bien. C’était le sien.
« Voilà ton arrêt. Monte dans ton lit, mets-toi bien au chaud. Ferme les yeux. Ton rêve va arriver, tout seul. »
« Merci, Monsieur Hector. »
« Merci à toi, Nina. Le train de minuit sera toujours heureux de te recevoir. Mais seulement les soirs où il t’aura fallu un peu d’aide pour t’endormir. »
Il lui fit un petit salut de la main. Nina descendit du train. Elle remonta l’escalier sur la pointe des pieds, entra dans sa chambre, enleva son manteau, se glissa sous la couette. Dehors, elle entendit le sifflet doux qui s’éloignait : tchou-tchou, tchou-tchou, tchou-tchou.
Elle ferma les yeux. Elle compta les fissures du plafond, une, deux… et au troisième, elle ne vit plus rien.
Dans sa tête, un chat rayé jouait du violon sur un toit. Et Nina s’endormit en souriant, bercée par la musique, tandis que le petit train bleu continuait sa route dans la nuit, pour déposer ses derniers rêves.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums