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Histoires du soir

Dodo sur le chantier

Le jardin de jeux est fini. Pelle la pelleteuse fait le tour du chantier pour dire bonne nuit à la grue, à la bétonnière, au rouleau, au camion.

3-5 ans À lire en 14 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Dodo sur le chantier
Au coucher du soleil, l'excavatrice et la grue du chantier se reposent.

Le soleil baisse

Au bout de la rue des Platanes, il y avait un grand terrain, avec une barrière, des tas de sable et de grosses flaques de boue. C’était un chantier. Toute la journée, on y entendait des bruits : vroum, tac-tac, clong, gronn.

On construisait un jardin de jeux pour les enfants du quartier, avec un toboggan, deux balançoires et un bac à sable grand comme une piscine.

Et ce sont les machines qui travaillaient.

Il y avait Pelle, la petite pelleteuse jaune, avec son bras plié et son godet toujours un peu sale. Il y avait Madeleine, la grande grue rouge, qui voyait tout de très haut. Il y avait Tourniquet, la bétonnière ronde, qui tournait et tournait. Il y avait Ploum, le gros rouleau gris, qui aplatissait la terre. Et il y avait Ben, le camion à benne bleu, qui transportait tout ce qu’on lui demandait.

Ce soir-là, le soleil devint orange derrière la barrière. Les ombres des machines s’étirèrent sur le sol, longues, longues, comme des bras qui s’étirent après le travail.

« Voilà, dit Pelle. Le toboggan est posé. Les balançoires sont accrochées. Il ne reste plus rien à faire aujourd’hui. »

« Hmm, dit Madeleine, tout là-haut. Il reste peut-être quelque chose. »

« Quoi donc ? »

« Il reste à dire bonne nuit », répondit Madeleine.

Alors Pelle plia son bras, elle fit tourner ses chenilles, et elle se mit à rouler, doucement, d’une machine à l’autre. Clic-clac, clic-clac, clic-clac, faisaient ses chenilles dans la poussière tiède.

Pelle dit bonne nuit à Madeleine la grue qui repose son crochet.

Madeleine la grue

La première machine, c’était Madeleine. Elle se dressait au milieu du chantier, haute comme une tour, avec un long bras qui se balançait au vent et un crochet au bout d’un fil.

« Bonsoir, Madeleine, dit Pelle en levant la tête. Tu es prête à dormir ? »

« Oh, je ne suis pas fatiguée, dit Madeleine. Je peux encore lever un sac de sable. »

Elle bâilla. Son bras dessina un grand arc dans le ciel.

« Tu as levé cinquante sacs de sable aujourd’hui, dit Pelle. Tu as levé des poutres, des tuyaux, un toboggan entier. Maintenant, tu peux baisser ton crochet. »

« Il est lourd, mon crochet », avoua Madeleine.

« Alors, doucement. »

Madeleine descendit son crochet, bien droit, au bout de son fil. Le crochet toucha le sol avec un petit « tchink ». Elle replia son grand bras, lentement, comme on rentre son bras sous la couverture.

« Là, dit-elle. C’est mieux. »

« Tu sais ce que je préfère, quand je suis tout en haut ? » dit-elle encore, à voix basse.

« Non, dit Pelle. Dis-moi. »

« Je vois les fenêtres du quartier s’allumer, une par une. Elles ressemblent à des petites étoiles tombées sur les toits. Et parfois, je me dis que derrière chaque fenêtre, quelqu’un va dormir dans un lit, tout comme nous. »

« C’est joli », dit Pelle.

« C’est la plus belle vue du chantier », dit Madeleine.

« Bonne nuit, Madeleine. Garde bien tes étoiles. »

« Bonne nuit, Pelle. Bonne nuit, le chantier. »

Et la grue ne bougea plus. Seule sa lumière rouge, tout en haut, clignotait doucement : une fois, puis encore une fois, comme une étoile qui bat des paupières.

Dodo sur le chantier. Madeleine est couchée.

La bétonnière s'arrête enfin, Pelle à côté d'elle.

Tourniquet la bétonnière

Plus loin, près du gros tas de sable, Tourniquet tournait encore. Son gros ventre rond faisait : grrrr, grrrr, grrrr, sans s’arrêter.

« Bonsoir, Tourniquet », dit Pelle.

« Grrrr, répondit Tourniquet. Je ne peux pas m’arrêter. Si je m’arrête, le ciment durcit. »

« Mais il n’y a plus de ciment, dit Pelle. Regarde. »

Tourniquet regarda dans son ventre. Il était vide. Complètement vide. Il ne restait qu’un tout petit peu d’eau tiède, au fond, qui faisait des vagues.

« Ah, dit Tourniquet. C’est vrai. »

Il tourna encore un tout petit peu, par habitude. Grrrr… grrr… grr… Chaque tour était plus lent, comme les derniers pas d’un enfant qui danse trop longtemps.

« Je crois que je suis un peu étourdi », dit-il.

« Normal, dit Pelle. Tu as tourné toute la journée. »

Tourniquet s’arrêta. Pour de bon. Son gros ventre rond pencha un peu de côté, comme un bol qu’on pose sur la table.

« Bonne nuit, Tourniquet. »

« Bonne nuit, Pelle. Dis aux autres que j’ai fini de tourner. »

Il ferma les yeux, enfin, car une bétonnière a des yeux, même si on ne les voit pas.

Dodo sur le chantier. Tourniquet est couché.

Un engin de chantier et le camion benne se garent pour la nuit.

Ploum le rouleau

De l’autre côté du terrain, sous la lumière du soir, Ploum le rouleau gris était arrêté au milieu de la cour de jeux. Il avait aplati toute la terre, bien lisse, bien ronde, bien douce.

« Bonsoir, Ploum », dit Pelle.

« Ploum, ploum, ploum, répondit le rouleau. J’écoutais le sol. »

« Tu écoutais le sol ? »

« Oui. Il fait un petit bruit, quand on l’aplatit. Il dit : merci. »

Pelle écouta. Elle n’entendit rien, d’abord. Puis elle entendit un soupir, très léger, qui montait de la terre toute lisse.

« Tu as raison, dit-elle. Il dit merci. »

« Il va être content, demain, dit Ploum. Les enfants vont courir dessus. »

« Tu aimerais les voir ? »

« Je les verrai de loin, dit Ploum. Je serai garé derrière la barrière, avec ma grosse roue. Je les regarderai jouer. Et le soir, le sol me dira merci encore. »

Il rangea sa grosse roue sur le côté, bien parallèle à la barrière, comme un enfant qui range ses chaussures.

« Bonne nuit, Ploum. »

« Bonne nuit, Pelle. »

Dodo sur le chantier. Ploum est couché.

Pelle l'excavatrice s'arrête près de la brouette chargée.

Ben le camion

Au bout du chantier, près du portail, Ben le camion bleu attendait, la benne baissée.

« Bonsoir, Ben, dit Pelle. Tu es rentré tard. »

« Beaucoup de voyages, dit Ben d’une voix rauque. J’ai porté du sable, des cailloux, des planches. J’ai fait la route quarante fois, je crois. »

« Quarante fois ? dit Pelle. C’est beaucoup. »

« Je ne suis pas sûr du chiffre, dit Ben. J’ai arrêté de compter à la dixième. »

Pelle rit doucement.

« Maintenant, dit-elle, ta benne est vide. Tu peux la baisser tout à fait. »

La benne était déjà basse, mais Ben la baissa encore un peu. Clong. Ses pneus se détendirent, tout doucement, comme des chaussures qu’on délace.

« Je voudrais bien savoir une chose », dit-il.

« Laquelle ? »

« Les enfants, est-ce qu’ils savent que nous sommes là ? »

Pelle réfléchit.

« Peut-être qu’ils ne le savent pas. Mais ils sentiront que quelqu’un a préparé le jardin pour eux. »

Ben sourit de ses deux gros phares, qui s’éteignirent l’un après l’autre.

« C’est bien suffisant », dit-il.

Dodo sur le chantier. Ben est couché.

Pelle allait repartir quand elle entendit un petit bruit, tout près de la barrière. Pouic, pouic, pouic.

C’était Pouic, la brouette. Elle était toute petite, avec une seule roue et deux bras en bois, et on l’oubliait toujours, parce qu’elle ne faisait pas de bruit de moteur.

« Bonsoir, Pouic, dit Pelle. Tu es encore debout ? »

« Je ne peux pas dormir, dit Pouic. J’ai un caillou dans ma roue. »

Pelle se pencha très doucement, avec le bout de son godet. Elle trouva un petit caillou rond, coincé dans le creux de la roue. Elle l’enleva, comme on enlève un gravier dans une chaussure.

« Voilà », dit-elle.

Pouic fit un petit tour sur elle-même. Pouic, pouic. Plus de caillou. La roue tournait comme une bille.

« Merci, Pelle. C’est mieux. Maintenant je peux dormir. »

« Bonne nuit, Pouic. »

« Bonne nuit, grande Pelle. »

La brouette s’appuya sur ses deux bras, la roue en l’air, et elle ne dit plus rien.

Dodo sur le chantier. Pouic est couchée.

Pelle l'excavatrice jaune dort la nuit sous la lune, avec deux petites peluches blanches dans son godet.

Pelle s’endort

Pelle était toute seule, maintenant, au milieu du terrain. Elle avait dit bonne nuit à tout le monde. Elle avait fait le tour de tout le chantier.

La lune montait au-dessus de la barrière, ronde et pâle. Le toboggan brillait dans sa lumière comme un ruban d’argent. Les deux balançoires, immobiles, retenaient leur souffle. Et le grand bac à sable ressemblait à un lac de sucre.

Pelle se gara devant le bac à sable, à l’endroit exact où, demain, les enfants viendraient creuser avec leurs petites pelles. Elle posa son godet par terre, tout doucement, pour ne pas faire de bruit. Elle plia son bras.

« Merci, bac à sable, dit-elle. C’est moi qui t’ai creusé. »

« Merci à toi », dit le bac à sable, qui était très poli.

Un petit vent passa, et fit grincer une balançoire : cric… cric… Puis il alla plus loin, vers le toboggan, qui fit un son clair : ting.

Elle regarda autour d’elle, une dernière fois. Madeleine, tout là-haut. Tourniquet, penché sur le côté. Ploum, rangé près de la barrière. Ben, la benne bien basse. Et Pouic, la roue en l’air, près du tas de sable.

Ils avaient tous la même façon de dormir : sans bruit, sans bouger, avec un peu de lune sur leur toit.

« Tout le monde dort », murmura Pelle.

Elle éteignit son phare gauche. Elle éteignit son phare droit. Elle fit rentrer ses chenilles, une par une, avec un petit clic-clac.

Dans le chantier, il n’y avait plus un bruit. Seulement la lumière rouge de Madeleine, tout là-haut, qui clignotait comme un cœur tranquille, et la lune, qui regardait tout le monde dormir.

Dodo sur le chantier. Pelle est couchée.

Et demain, quand le soleil reviendrait, les enfants arriveraient, les yeux brillants. Ils grimperaient sur le toboggan, ils s’assiéraient sur les balançoires, et personne ne saurait que six machines avaient travaillé toute une journée, puis s’étaient endormies, doucement, l’une après l’autre.

Dodo sur le chantier. Bonne nuit à tous.

Fin

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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums