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Histoires du soir

Capucine et le dernier métro des taupes

Sous un pommier, Capucine trouve une petite porte verte qui mène à un train souterrain. Il lui manque un battant de cloche pour partir avant les gelées.

6-8 ans À lire en 15 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Capucine et le dernier métro des taupes
Une fillette accroupie découvre une minuscule porte verte entre deux racines d'un vieux pommier, avec un paillasson en feuille.

La petite porte sous le pommier

Capucine avait sept ans et demi, des genoux toujours un peu sales, et une manie : elle regardait là où les autres ne regardaient pas. Un soir d’automne, juste avant le dîner, elle jouait au fond du jardin quand elle trouva une porte.

Une toute petite porte, pas plus haute qu’une boîte à chaussures, ronde en haut, peinte en vert, avec une poignée en forme de gland. Elle se cachait entre deux racines du vieux pommier.

Elle s’accroupit, le nez presque dans l’herbe. Autour de la porte, la mousse était bien peignée, comme devant une maison où l’on attend du monde. Il y avait même un minuscule paillasson, fait d’une feuille de chêne.

« Bizarre, dit Capucine. Hier, elle n’y était pas. »

Elle frappa trois petits coups du bout du doigt.

« Entrez, c’est ouvert ! cria une voix pressée. Mais baissez la tête, et surtout, dépêchez-vous ! »

Capucine tourna la poignée. Et, sans savoir comment, elle se retrouva toute petite, juste de la taille de la porte, en train de dévaler un petit escalier de terre tiède qui sentait la pomme et la mousse.

Dans une gare souterraine éclairée de vers luisants, une taupe en gilet rouge parle à Capucine devant un petit train de bois.

Monsieur Bernadin et sa cloche

Au bas de l’escalier, il y avait une gare. Une vraie gare souterraine, avec un quai de mousse, des lampes faites de petits vers luisants dans des bocaux, et un banc en écorce. Sur le quai, un train de bois attendait, avec trois wagons ronds comme des noix.

Devant le train courait en rond une taupe en gilet rouge, avec une casquette trop grande et des lunettes minuscules.

« Ah ! s’écria-t-elle en voyant Capucine. Une aide ! Enfin ! Je suis Monsieur Bernadin, chef de gare du Métro des Racines. Et nous avons un très gros problème. »

« Quel problème ? »

« Ce soir, c’est le dernier train avant les gelées. Il doit emmener tous les bulbes de printemps jusqu’à leur lit, tout au bout de la ligne. Des tulipes, des jonquilles, des crocus. Si on n’arrive pas avant minuit, ils auront trop froid, et il n’y aura pas de fleurs en avril. »

« Alors, qu’est-ce qui vous empêche de partir ? »

La taupe désigna, au plafond, une petite cloche de cuivre. « Le train ne démarre qu’au son de la cloche. Et le battant a disparu. »

Capucine leva les yeux. En effet, la cloche était muette : à l’intérieur, il n’y avait rien du tout, juste un petit crochet vide.

« Le battant, c’est la petite boule qui frappe ? demanda-t-elle. »

Sur le quai d'une station souterraine, une vieille souris tend un bonbon blanc à Capucine, entourée de souris voyageuses.

« Exactement, soupira Bernadin. Quelque chose de petit, de dur et de rond. Si seulement j’avais le temps de chercher… »

« Je m’en occupe, dit Capucine. Dites-moi où chercher. »

La taupe lui tendit sa lanterne. « Le long de la ligne, il y a trois stations. Quelqu’un y aura peut-être vu quelque chose. »

Trois stations, trois essais

La première station s’appelait Cerise. Elle était bondée de souris, des souris de tous les âges, avec des valises, des paniers et des bonnets à pompon. Elles attendaient le train pour aller passer l’hiver chez leur tante.

« Excusez-moi, dit Capucine. Vous n’auriez pas vu une petite boule dure et ronde, qui servirait de battant de cloche ? »

« Une boule ? dit la plus vieille souris. J’ai ceci. »

Elle sortit de son panier une boule blanche, toute ronde, toute lisse.

Capucine la prit. Elle était légère. Elle la secoua. Elle sentit une odeur de menthe.

« C’est un bonbon, dit-elle. »

« Je le sais bien, dit la souris, très digne. C’est pour le voyage. »

« Il fera un très mauvais battant, il fondra dans la cloche. »

Elle rendit le bonbon. La souris le lécha d’un air satisfait.

La deuxième station s’appelait Mousse. Il n’y avait personne sur le quai, mais sur le banc ronflait un hérisson, roulé en boule, la tête sous une aile de feuille morte. Capucine s’approcha sur la pointe des pieds.

Un hérisson endormi sur un banc d'écorce, un écureuil qui compte ses provisions, et Capucine qui cherche sur la pointe des pieds.

« Pardon, chuchota-t-elle. Je cherche quelque chose de petit et de rond… »

« Zzzz, fit le hérisson. »

« Je peux regarder dans vos poches ? »

« Zzzz, hmmm. Prends ce que tu veux. Mais fais pas de bruit, c’est l’heure de la sieste de l’automne. »

Elle regarda près de lui. Il y avait un bouton de manteau, un morceau de bois, une pomme de pin minuscule. Rien de ce qu’il fallait. Elle remit tout en place, et laissa le hérisson à ses rêves.

La troisième station s’appelait Noisette. Un écureuil roux y faisait des comptes dans un petit carnet, assis sur une pile de provisions.

« Je cherche un battant de cloche, dit Capucine. Quelque chose de petit, de dur et de rond. »

« Petit, dur et rond ? répéta l’écureuil. Je n’ai que ça, des choses petites, dures et rondes ! Des noisettes, des glands, des noix… Regarde. »

Il lui montra son stock. Il y avait des centaines de noisettes, bien rangées, avec des étiquettes.

« Mais attention, dit l’écureuil. Chaque noisette a sa place. Si tu en prends une, il faut me la remplacer. »

Capucine réfléchit. Elle fouilla dans ses poches et trouva, tout au fond, une chose qu’elle ne se rappelait plus : un petit bouton rouge, tombé de son manteau.

« Je te donne ça, dit-elle. C’est petit, dur et rond aussi. »

L’écureuil le tourna, le retourna, le posa sur sa pile. « Parfait, dit-il. Ça fera un excellent décor. Choisis la noisette que tu veux. »

Capucine choisit la plus grosse, la plus dure, avec une petite pointe. Elle la cogna contre la paroi de la gare. Toc ! Un bruit sec et clair, comme une petite pierre qui rebondit.

« C’est ça, dit-elle. »

Le train sonne !

Elle revint en courant jusqu’à la gare de départ, où Bernadin se rongeait les moustaches. Il grimpa sur un tabouret, accrocha la noisette au crochet, et tira la corde.

Toc… toc… Ding !

La cloche sonna, claire et ronde, et tout le long de la ligne les lampes de vers luisants s’allumèrent plus fort. Les souris montèrent dans le premier wagon, en poussant leurs valises. Le hérisson, réveillé par le tintement, grimpa dans le deuxième, sans quitter son sourire endormi.

« Et les bulbes ? demanda Capucine. »

« Dans le troisième wagon, dit Bernadin. Allez, ouste, montez vous aussi ! »

Elle sauta dans le dernier wagon. Il était rempli de petits sacs de toile qui sentaient la terre fraîche. Dans chaque sac, il y avait quelque chose d’un peu dur, d’un peu rond, qui semblait somnoler. Des bulbes endormis, serrés les uns contre les autres.

Dans le wagon, Capucine appuyée contre un sac de bulbes écoute la vieille souris; des poissons pâles brillent dehors.

Le train démarra. Sans à-coup, sans bruit, en glissant sur ses rails de bois comme un bateau sur l’eau. Les lampes défilaient. Les murs de terre étaient tièdes. Capucine, la tête appuyée contre un sac, écoutait la ronde des petits bulbes qui respiraient.

Au bout d’un moment, la plus vieille des souris vint s’asseoir à côté d’elle, son panier sur les genoux.

« Tu en veux un bout ? proposa-t-elle en tendant le bonbon à la menthe. Je l’ai déjà un peu léché, mais il est encore très bon. »

« Non merci, dit Capucine poliment. Gardez-le pour la tante. »

« La tante ne mange jamais de bonbons, dit la souris. Elle dit que ça lui colle les moustaches. »

Capucine éclata de rire, un petit rire étouffé pour ne pas réveiller les bulbes. Puis le train passa sur un pont de bois. Dessous, une rivière souterraine coulait, lente et noire, et dans l’eau nageaient des poissons pâles qui s’allumaient l’un après l’autre, comme des lampions qu’on passe de main en main.

« Ils nous saluent, dit la souris. C’est la tradition. Tous les ans, au dernier train. »

Capucine les regarda s’éloigner. Elle s’aperçut qu’elle n’avait plus du tout peur du noir. Le noir, ici, avait des couleurs.

Au terminus, souris et taupe couchent les bulbes dans de longs lits de terre noire et les recouvrent doucement.

Le terminus

Le train s’arrêta enfin devant une dernière station, plus petite que les autres. Un tunnel s’ouvrait là, bordé de longs lits de terre noire, bien creusés, bien moelleux.

« Terminus ! annonça Bernadin. Tout le monde descend. »

Avec l’aide des souris, du hérisson (qui ne s’était pas vraiment réveillé), et même de l’écureuil qui avait accouru, on déposa les bulbes un par un dans leurs lits. On les recouvrit d’un peu de terre, comme on borde un enfant.

« Voilà, dit Bernadin en s’essuyant le front. Ils sont à l’abri. Ils dormiront tout l’hiver. »

Capucine regarda autour d’elle. Il y avait quelque chose de familier, dans cette terre, dans cette forme de plate-bande, dans la petite pierre plate posée au bout.

« Mais… dit-elle. Je connais cet endroit. »

« Bien sûr, dit la taupe en souriant. C’est juste en dessous de ton jardin. Le carré où tu as creusé ce matin, avec ta pelle et ton arrosoir. »

Capucine ouvrit la bouche. C’était vrai. Ce matin, elle avait gratté la terre toute seule, sans savoir pourquoi, et planté un bâton pour marquer l’endroit.

« Alors, au printemps, il y aura des fleurs, chuchota-t-elle. Chez moi. »

« Des tulipes, des jonquilles, dit Bernadin. Et peut-être un ou deux crocus. »

De retour dans le jardin au clair de lune, Capucine tient son petit bouton rouge près du carré de terre noire.

Retour sous la lune

Il lui montra l’escalier de terre qui montait vers la surface. À chaque marche, il faisait un peu moins sombre, et un peu plus frais.

Au sommet, la petite porte verte bâillait légèrement. Capucine la franchit et se retrouva dans le jardin, grande à nouveau, avec les genoux sales, une feuille de pommier dans les cheveux et la lune toute ronde au-dessus du toit.

Elle se retourna. La porte avait disparu. Il ne restait que deux racines, un peu de mousse, et dans la mousse, posé comme un cadeau, un tout petit bouton rouge.

Elle le ramassa. Il était tiède.

« Capucine ! cria la voix de sa mère depuis la fenêtre. À table ! »

Elle se mit à courir vers la maison. Ce soir-là, elle mangea sa soupe sans dire un mot, ce qui étonna tout le monde. Puis elle monta se coucher, serra le bouton rouge dans sa main, et regarda par la fenêtre le carré de terre noire, tout au fond du jardin.

Sous la terre, quelque part, un petit train de bois glissait doucement vers le dépôt. Et les bulbes dormaient.

Capucine ferma les yeux. Elle entendit, très loin, une petite cloche qui faisait : ding… ding… ding… Chaque coup un peu plus doux que le précédent, comme une goutte qui tombe dans un puits de velours.

Fin