Gaspard l’escargot et la nuit des lucioles
Un soir de printemps, un petit escargot qui n'est pas pressé traverse tout le pré pour voir la danse des lucioles, et trouve de bons conseils en chemin.

Un escargot qui n’est pas pressé
C’était le printemps. Dans un grand pré, derrière un vieux mur de pierres, l’herbe était toute neuve, les fleurs sortaient de terre, et l’air sentait le miel et la terre mouillée.
Ce soir-là, il avait plu. Une petite pluie fine, qui chatouillait les feuilles et faisait briller chaque brin d’herbe. Et quand la pluie s’était arrêtée, un petit escargot était sorti de sous une pierre.
Il s’appelait Gaspard. Il avait une coquille toute ronde, rayée de brun et de crème, comme une petite brioche. Il avait deux grandes cornes au bout desquelles brillaient deux petits yeux. Et il avait une très, très, très grande envie de voir quelque chose.
« On m’a dit, dit-il tout haut, que ce soir, dans le fond du pré, il y a la nuit des lucioles. Toutes les lucioles du pays s’y retrouvent. Elles allument leurs petites lampes, toutes ensemble. Je veux voir ça. »
Mais le fond du pré était très loin. Pour une fourmi, c’était loin. Pour un lapin, c’était loin. Alors pour un escargot !
« Tant pis, dit Gaspard. Je ne suis pas pressé. J’irai doucement. »
Et il se mit en route. Il avançait avec son pied tout mou, qui laissait derrière lui une petite traînée brillante, comme un ruban d’argent. Il chantait tout bas sa petite chanson :

« Une corne, deux cornes, avance la maison. Doucement, doucement, on arrive à la saison. »
Les pâquerettes qui se couchent
Au bout d’un long moment, Gaspard arriva dans un coin du pré où poussaient des pâquerettes. Pendant la journée, elles étaient grandes ouvertes, toutes blanches avec un cœur jaune. Mais maintenant que le soir tombait, elles refermaient leurs pétales, l’une après l’autre.
« Bonsoir, pâquerettes, dit Gaspard. Je vais voir la nuit des lucioles. Voulez-vous venir avec moi ? »
« Oh non, dit la plus grande pâquerette, d’une petite voix tout endormie. Nous, les pâquerettes, on se couche quand le soleil s’en va. On referme nos pétales, on rentre notre cœur jaune, et on fait dodo. »
« Mais vous allez rater les lucioles, dit Gaspard. »
« Ce n’est pas grave, dit la pâquerette. Nous les verrons en rêve. Va doucement, petit escargot. Rien ne presse. »
Et elle referma ses derniers pétales, un à un, comme on ferme un livre. Les autres pâquerettes firent pareil. Bientôt, tout le coin du pré fut plein de petites boules blanches, fermées pour la nuit.
« Bonne nuit, pâquerettes », dit Gaspard.
Et il repartit. Il chantait tout bas :
« Une corne, deux cornes, avance la maison. Doucement, doucement, on arrive à la saison. »

Le crapaud sous la feuille de rhubarbe
Gaspard avança encore. La nuit était maintenant tout à fait tombée. Le ciel était bleu marine, avec une petite lune mince, comme un sourire. Les grillons commençaient à chanter, cri-cri, cri-cri, et les premières chauves-souris passaient au loin.
Au pied du vieux mur, il y avait une grande feuille de rhubarbe, large comme un parapluie. Sous la feuille, quelque chose bougeait. Quelque chose de gros, de rond et de brun.
« Bonsoir, dit Gaspard. Qui est là ? »
« Brrroum, brrroum, répondit une voix grave. C’est moi, le crapaud. »
Le crapaud avait de grands yeux dorés, une peau toute fripée, et un air très, très gentil.
« Bonsoir, crapaud, dit Gaspard. Je vais voir la nuit des lucioles. Veux-tu venir avec moi ? »
« Oh non, dit le crapaud. Moi, je reste ici. Je garde ma feuille. Mais je peux te dire une chose : tu vas trop doucement. »
« Trop doucement ? dit Gaspard. »
« Non, non, rit le crapaud, brrroum, brrroum. Je veux dire : tu vas exactement comme il faut. Un escargot ne court pas. Il voit tout. Il voit les gouttes sur les feuilles. Il voit les toiles d’araignée. Il sent la terre sous son ventre. Moi, je saute, et je ne vois rien. Toi, tu vois tout. »

Gaspard réfléchit. Il avait raison, le crapaud. Depuis tout à l’heure, il avait vu des choses magnifiques. Une goutte d’eau suspendue à une herbe, ronde comme une perle. Une toile d’araignée, toute tendue de diamants. Une coccinelle endormie, dans le creux d’une feuille.
« Merci, crapaud », dit-il.
Et il repartit. Il chantait tout bas :
« Une corne, deux cornes, avance la maison. Doucement, doucement, on arrive à la saison. »
Le lapin devant son terrier
Gaspard avança encore. Il traversa un coin d’herbe très fine, tout humide, où chaque brin portait une goutte. Il passa sous une ombelle de fleurs blanches. Et il arriva devant un trou rond, dans la terre, entouré de trèfles.
Devant le trou, un petit lapin était assis, les oreilles toutes droites. Il ouvrait de grands yeux, mais il n’arrêtait pas de bâiller.
« Bonsoir, lapin, dit Gaspard. Je vais voir la nuit des lucioles. Veux-tu venir avec moi ? »
« Oh, dit le petit lapin en bâillant, j’aimerais bien. Mais ma maman m’a dit de rentrer avant que la lune soit haute. Et je crois qu’elle est déjà haute. »
« Tu vas rater les lucioles, dit Gaspard. »
« Peut-être, dit le lapin. Mais je vais retrouver mon lit de foin. Et ma maman va me lécher le museau pour me dire bonne nuit. C’est aussi une chose très belle. »

Gaspard trouva que le lapin avait raison. Chacun a sa façon de finir la soirée.
« Bonne nuit, lapin, dit-il. »
« Bonne nuit, escargot », dit le lapin.
Et il disparut dans son terrier, tout doucement, sans faire de bruit, la queue en dernier. Gaspard repartit. Il chantait tout bas :
« Une corne, deux cornes, avance la maison. Doucement, doucement, on arrive à la saison. »
Le tilleul et la brume
Gaspard avança encore, très longtemps. La lune montait. Un petit brouillard léger flottait sur le pré, et rendait l’herbe toute floue, toute douce, comme dans un tableau.
Au milieu du chemin se dressait un vieux tilleul, avec ses grandes branches couvertes de petites feuilles en forme de cœur. Sa racine faisait une grosse bosse sur la terre, comme un dos de géant endormi.
« Bonsoir, tilleul, dit Gaspard. Je vais voir la nuit des lucioles. Veux-tu venir avec moi ? »
« Oh non, dit le tilleul, d’une voix lente comme le vent. Moi, je ne bouge pas. J’ai mes racines. Mais je peux t’aider. »
« M’aider ? dit Gaspard. »
« Oui, dit le tilleul. Grimpe sur ma racine. Ne te presse pas. De là-haut, tu verras le fond du pré. »
Gaspard grimpa sur la grosse racine. Cela lui prit un long moment. Mais enfin, il fut tout en haut, sur la bosse, et de là, il regarda.

Le pré s’étendait devant lui, tout bleu, tout argenté. Et tout au fond, très loin, il vit quelque chose qui scintillait. Des petits points jaunes et verts, qui s’allumaient et s’éteignaient, comme des étoiles tombées dans l’herbe.
« Les lucioles ! murmura-t-il. »
« Tu vois ? dit le tilleul. Tu es presque arrivé. »
Gaspard fit un grand sourire d’escargot, c’est-à-dire que ses deux cornes se dressèrent bien haut.
« Merci, tilleul, dit-il. »
« Bonne route, petit escargot, dit le tilleul, et ses feuilles frémirent, tout doucement. Rien ne presse. »
Et Gaspard redescendit la racine. Il chantait tout bas :
« Une corne, deux cornes, avance la maison. Doucement, doucement, on arrive à la saison. »

La nuit des lucioles
Enfin, Gaspard arriva au fond du pré. Il avait mis toute la soirée. Ses cornes étaient un peu fatiguées, et son pied un peu endormi. Mais ses yeux brillaient.
Devant lui, il y avait des centaines de lucioles. Elles volaient doucement au-dessus de l’herbe, et chacune portait une petite lumière au bout de son ventre. Une lumière jaune, tendre, qui s’allumait, s’éteignait, s’allumait, s’éteignait. Cela faisait comme une grande danse très lente.
Il y avait des lucioles posées sur les brins d’herbe. Il y en avait qui montaient vers la lune. Il y en avait qui descendaient en spirale. Le pré tout entier ressemblait à un ciel retourné.
Gaspard ne dit rien. Il ne bougea pas. Il resta là, au bord de l’herbe, la bouche ouverte, ses deux cornes dressées.
Une luciole vint se poser tout près de lui, sur une feuille de trèfle.
« Bonsoir, dit-elle d’une voix aussi petite qu’un souffle. Tu es venu de loin ? »
« Du coin des pierres, dit Gaspard. Cela m’a pris toute la soirée. »
« Alors, tu as bien fait de venir, dit la luciole. Nous ne brillons qu’une seule nuit comme celle-ci, quand le printemps commence. »
Elle alluma sa petite lampe, juste pour lui. Elle fit : lumière. Puis : plus de lumière. Puis : lumière.
« C’est la plus belle chose que j’aie jamais vue », dit Gaspard.

Dans la coquille
Gaspard resta longtemps à regarder les lucioles. Mais peu à peu, ses cornes devinrent lourdes. Ses yeux se mirent à cligner, tout seuls. Il bâilla, un bâillement d’escargot, qui prend un temps fou.
« Je crois que je suis fatigué, dit-il. »
« Alors rentre dans ta maison, dit la luciole. Tu as la plus belle chambre du pré, avec toi, partout où tu vas. »
Gaspard rentra ses cornes, l’une après l’autre. Une corne. Deux cornes. Il rentra sa tête. Il rentra son pied mou. Il se mit en boule dans sa coquille, chaude et ronde, qui sentait la pluie et le printemps.
Dehors, la danse des lucioles continuait. À travers sa coquille, Gaspard voyait encore leur lumière, toute douce, toute floue, comme un rêve qui commence.
La brume montait doucement. L’herbe se couvrait de gouttes. Le tilleul, au loin, dormait. Les pâquerettes dormaient. Le crapaud, sous sa feuille, fermait ses grands yeux dorés.
Cri-cri, faisaient les grillons, de plus en plus bas.
Cri… cri…
Dans sa petite maison ronde, Gaspard murmura sa chanson, une dernière fois, presque sans voix :
« Une corne, deux cornes… avance la maison… doucement, doucement… »
Et il s’endormit, au bord du pré, sous la lune mince et les lucioles dansantes, tout au chaud, tout en paix.
Et toi aussi, tu peux rentrer dans ta coquille de couverture, tout doucement, sans te presser, et regarder en rêve les lumières du printemps.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums