Aller au contenu
Histoires du soir

Malo et la baleine qui chantait faux

Une baleine chante si faux que tout un port n'arrive plus à dormir. Malo et sa mouette partent en barque l'aider, et découvrent la vraie raison de sa chanson.

6-8 ans À lire en 15 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Malo et la baleine qui chantait faux
Un petit port breton endormi, la nuit; un garçon et sa mouette regardent vers le large depuis la fenêtre.

Un bruit de grosse trompette

Dans le petit port de Kerlouan-les-Algues, tout le monde dormait d’habitude comme des loirs. Les bateaux se balançaient sur l’eau. Les mouettes rentraient la tête dans les plumes. Les filets séchaient sur les quais en faisant des ombres de dentelle.

Mais depuis trois nuits, il y avait un bruit.

Un bruit qui venait du large, long, grave, tremblant, et qui n’avait rien à voir avec une chanson. Plutôt avec un camion qui essaie de siffler.

« Houuuu… hiiin… ouaaaa… »

« C’est quoi, ça ? grogna le boulanger, en se bouchant les oreilles avec de la pâte à pain. »

« Peut-être une vache dans un tuyau ? proposa le pêcheur. »

Malo, huit ans, qui habitait au-dessus du magasin d’hameçons, ne dit rien. Mais lui, il avait reconnu. À force de passer ses vacances sur le quai, il connaissait tous les bruits de la mer. Et celui-là, c’était un chant. Un chant qui ne tombait juste nulle part, mais un chant quand même.

« Je vais voir, dit-il à sa mouette. »

Gilbert, la mouette, que Malo avait recueillie un jour de tempête et qui ne l’avait plus jamais quitté, ouvrit un œil. « Tu veux aller où ? Il fait nuit. »

« Au large. »

« Bien sûr, soupira Gilbert. Au large. Pourquoi pas la lune pendant qu’on y est ? »

Un garçon rame dans une petite barque rouge sur une mer calme; une énorme baleine bleue le regarde doucement.

Mais il s’envola quand même, parce qu’une mouette qui aime un garçon va partout où il va.

Ysolde

Malo détacha la petite barque rouge de son grand-père, prit les rames, et sortit du port sans faire de bruit. La mer était calme, noire et luisante. L’air sentait le sel et la pomme.

Plus il ramait, plus le chant devenait fort. « Houuu… hiiin… ouaaa… » Enfin, derrière un rocher plat, il découvrit d’où il venait.

Une baleine.

Une énorme baleine, bleu sombre, avec le dos qui brillait de gouttelettes. Elle flottait à la surface, tranquille, une nageoire repliée, et chantait à pleins poumons.

Malo arrêta les rames. Il n’osait plus respirer.

La baleine aperçut la barque. Elle cessa de chanter et tourna vers lui un œil grand comme une assiette.

« Oh, dit-elle, d’une voix si basse que la barque en vibra. Un petit bateau. Je dérange, n’est-ce pas ? »

« Non, non, mentit Malo. Enfin… un peu. Les gens du port n’arrivent pas à dormir. »

La baleine soupira, et un petit nuage de vapeur s’éleva dans l’air. « Je m’en doutais. Je m’appelle Ysolde. Je chante faux. Tout le monde me le dit. Même ma famille. »

« Ta famille ? »

Des dauphins sautent en cercle autour de la baleine, sous la lune, devant le garçon dans sa barque rouge.

« Chaque nuit, les baleines se réunissent au fond de la baie pour chanter ensemble le chant du soir. C’est un grand chœur, très beau, très ancien. Mais quand je chante, tout le monde grimace. Alors on m’a gentiment demandé d’aller chanter plus loin. »

« C’est triste », dit Malo.

« Je m’entraîne tous les soirs, dit Ysolde. Mais ça ne s’arrange pas. »

Malo regarda Gilbert, qui s’était posé sur le bord de la barque. Gilbert haussa les ailes : « Ne me regarde pas. Moi, je fais « couic ». »

Trois façons d’apprendre à chanter

« On va t’aider », dit Malo.

« Tu veux m’apprendre à chanter ? s’étonna la baleine. Toi ? Avec ta petite voix ? »

« Moi non. Mais je connais des gens. »

Il se pencha au-dessus de l’eau et siffla trois notes dans le noir. Quelques secondes plus tard, la mer se mit à bouillonner. Des dos gris sautaient, rapides et luisants.

« Voici mes amis les dauphins, annonça Malo. Ils chantent comme des flûtes. »

Les dauphins firent trois tours autour de la baleine, claquèrent de la langue, lancèrent des notes aiguës et cristallines, comme des perles qui tombent dans un verre. « Tiii-tii-tiii-ti ! Tiii-tii-tiii-ti ! »

« À toi, Ysolde », dit Malo.

La baleine prit son souffle. « Houuuu… hiiin… ouaaa… »

« Non, non, non, dit le plus grand des dauphins. C’est plus aigu, plus pointu. Comme ça : tiii-tii-tiii ! »

« Mais je ne peux pas faire aigu, dit Ysolde. Je suis trop grosse. »

Les dauphins se regardèrent, haussèrent les nageoires et repartirent en sautillant.

Malo n’abandonna pas. Il rama jusqu’au pied d’une falaise où habitaient les phoques, qui avaient la réputation de bien chanter.

Les phoques firent un cercle autour de la baleine et entonnèrent un air grave et rond : « Ouuuh… ouuuh… ouuuh… »

« À toi, Ysolde », dit Malo.

Ysolde essaya. « Houuuu… hiiin… ouaaa… »

« Presque ! dit un vieux phoque. Mais il faut rester sur la même note. Pas de « hiiin » au milieu. »

« Je ne sais pas rester sur la même note, avoua Ysolde. Elle me glisse entre les nageoires. »

Les phoques se regardèrent, se grattèrent la moustache et s’en allèrent.

Ils croisèrent alors la grosse bouée rouge qui marque l’entrée du port, et qui sonne toute la nuit, au rythme des vagues : « Dong… dong… dong… »

« Celle-là ne change jamais de note, remarqua Gilbert. Tu pourrais l’imiter. »

La baleine se tient près de la grosse bouée rouge à l'entrée du port, tandis que le garçon sourit dans sa barque.

Ysolde se plaça tout près de la bouée, écouta bien, et essaya. « Dooong… » Mais au milieu du « dong », sa voix partit en glissade, vers le haut, vers le bas, et finit par un petit « ouiiiic » qui fit sursauter un crabe.

« Même la bouée est vexée, dit Gilbert. »

Malo rit malgré lui. Ysolde aussi, et ce rire fit trembler la mer sur trois bateaux de pêche. Puis elle redevint sérieuse.

« J’ai une troisième idée », dit Malo.

« Je ne suis pas sûre que ça serve à quelque chose, soupira Ysolde. Je crois que je suis juste née comme ça. »

Malo ne répondit pas. Il avait une drôle de pensée dans la tête. Il se rappelait quelque chose que son grand-père lui racontait, quand il était petit. Un soir, au coin du feu, dans le port…

Dans la baie lumineuse, trente baleines forment un cercle dans l'eau parsemée de petites lueurs bleues.

La vieille chanson du vent

« Il disait que les vieux marins connaissaient une chanson, dit Malo. Pas une chanson de marins. Une chanson de la mer, que les tout premiers pêcheurs avaient entendue chanter dans les rochers, un soir de grand vent. Elle ne ressemble à rien. Elle monte, elle tombe, elle glisse sur les notes. »

Ysolde tourna lentement la tête.

« Houuu… hiiin… ouaaa…, répéta Malo à voix basse. C’est presque ça. »

« Tu veux dire que ma chanson… »

« Je ne sais pas, dit Malo. Mais si on allait demander ? »

Ils partirent tous les trois, la barque, la baleine, la mouette, vers le fond de la baie, où brillait une lueur bleue. Là, dans l’eau claire, les autres baleines s’étaient réunies pour leur chœur du soir. Elles étaient dix, vingt, trente peut-être, rangées en cercle.

Malo posa les rames. Autour de la barque, l’eau était pleine de lumière : de minuscules points bleus, qui s’allumaient au passage des grandes nageoires. Gilbert, impressionné, avait cessé de plaisanter.

Elles chantaient. Et leur chant, il faut bien le dire, était très beau, mais un peu triste. Il y manquait quelque chose, sans qu’on sache quoi.

Ysolde resta en retrait. Elle n’osait plus s’approcher.

« Vas-y, dit Malo. Chante. »

« Elles vont me renvoyer. »

« Peut-être. Mais peut-être pas. »

Alors Ysolde ouvrit la bouche, doucement. « Houuuu… hiiin… ouaaa… »

Une très vieille baleine couverte de coquillages fait face à la plus jeune, devant dauphins et phoques qui écoutent.

Le chœur s’interrompit net. Toutes les baleines se tournèrent vers elle. Un grand silence tomba sur la baie. Malo retint son souffle.

Puis la plus vieille des baleines, une baleine immense, couverte de petits coquillages, avança lentement.

« Ysolde, dit-elle. Chante encore. »

« Houuuu… hiiin… ouaaa… »

« C’est ça, murmura la vieille baleine, et ses yeux brillèrent. C’est la chanson que ma grand-mère chantait, et que sa grand-mère chantait avant elle. On l’avait perdue. On croyait qu’elle ne reviendrait jamais. »

« Je chante faux, dit Ysolde, toute petite. »

« Tu ne chantes pas faux, répondit la vieille baleine. Tu chantes ancien. »

Ysolde ne savait plus que dire. Une grosse larme roula sur sa joue, large comme un seau, et tomba dans la mer en faisant « ploc ».

« Il faudra que tu nous l’apprennes, reprit la vieille baleine. Tous les soirs, si tu veux bien. Nous avons beaucoup à rattraper. »

« Tous les soirs ? répéta Ysolde. Même quand je me trompe ? »

« Surtout quand tu te trompes, dit la vieille baleine en riant, et son rire fit onduler la baie. C’est là que la chanson devient la tienne. »

Autour d’eux, la mer brillait doucement. Les dauphins étaient revenus, les phoques aussi, et ils écoutaient en silence, sagement alignés sur les rochers plats, comme au premier rang d’un théâtre.

Le garçon sommeille près de la fenêtre ouverte; au loin, dans la baie, les baleines chantent en cercle.

Malo sentit que c’était le moment de se faire tout petit dans sa barque. Il ne bougea plus, de peur de gâcher quelque chose.

Le chœur de la baie

Alors, une à une, les autres baleines reprirent le chant. D’abord timidement, en suivant Ysolde. Puis de plus en plus fort, de plus en plus rond. Il y avait des notes qui montaient, des notes qui glissaient, des notes qui se faisaient attendre. Et tout cela, ensemble, formait quelque chose de si doux que Malo en eut la chair de poule.

Dans la barque, Gilbert, qui avait tout de même des principes, essaya de ne pas pleurer. Il n’y parvint pas.

« C’est le sel, dit-il. Dans l’œil. »

Le chant s’étendit sur la baie, sur les rochers, sur le port. Les gens de Kerlouan-les-Algues, qui n’arrivaient pas à dormir depuis trois nuits, l’entendirent par leurs fenêtres. Le boulanger sortit de ses couvertures. Le pêcheur, à son tour, posa sa pipe. Et petit à petit, sans qu’on sache pourquoi, leurs paupières devinrent lourdes.

« C’est drôle, dit le boulanger en bâillant. C’est exactement la berceuse qu’il me fallait. »

Malo, lui, ramait lentement vers le port. Il fredonnait, tout bas, en suivant le chant qui s’éloignait. Gilbert s’était posé sur son épaule, la tête enfoncée dans ses plumes.

« Houuu… hiiin… ouaaa… », fit Malo, très doucement.

Au loin, Ysolde chantait avec les autres, à la place qui lui revenait, juste au centre du cercle. Et à chaque note, la mer semblait respirer.

La barque rouge toucha le quai sans un bruit. Malo grimpa l’escalier de pierre, traversa la place, monta dans sa chambre. Il se coucha sans même enlever ses chaussettes.

La fenêtre était ouverte. Le chant entrait avec la brise, lent, immense, un peu de travers, comme la mer elle-même. Malo sourit, et ferma les yeux.

Fin

Une autre histoire ce soir

Il reste un peu de veillée ? Voici la suite, et deux autres façons de finir la soirée.

Les pas dans la galerie des statues La suivante dure 14 min Les pas dans la galerie des statues Pour sa première nuit dans un musée, Elias entend des pas lents dans la galerie des statues. Son oncle gardien cache un secret, et il est très beau. 9-12 ans15 min Lire la suivante

Ou plutôt une de celles-ci

Histoires du soir

Une histoire du soir, chaque vendredi

Un petit rendez-vous pour le coucher, dans votre boîte e-mail. Désinscription en un clic.

Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums