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Histoires du soir

Les oreilles de la nuit

Chaque matin, des trous mystérieux apparaissent autour du puits de l'oasis. Salma décide de veiller pour découvrir qui les creuse, et pourquoi.

6-8 ans À lire en 14 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Les oreilles de la nuit
Au matin, Salma montre à son grand-père les trous creusés dans le sable devant le puits.

Des trous dans le sable

Au milieu du grand désert, là où les dunes ressemblent à des vagues orange arrêtées en plein mouvement, il y avait une petite oasis. Trois palmiers, un bosquet de tamaris, une tente de laine brune, et un puits entouré de pierres rondes. C’était la maison de Salma, de son grand-père Hamid et de la chamelle Zina, qui avait de longs cils et un caractère de cochon.

Salma avait huit ans. Elle portait une tunique orange et un foulard bleu noué sur la tête, pour garder le soleil à distance. Elle savait lire les traces dans le sable mieux que personne : le sillon fin du serpent, les petites croix des oiseaux, les pas ronds du chacal.

Un matin, en sortant de la tente, elle s’arrêta net. Devant le puits, le sable était criblé de trous. Des petits trous, des moyens trous, tous creusés pendant la nuit, avec des tas de sable propres et bien rangés à côté.

« Grand-père ! Quelqu’un a creusé ! »

« Quelqu’un ? dit Hamid en ouvrant un œil, la tasse de thé à la main. Ou quelque chose. Peut-être le vent. »

« Le vent ne fait pas de tas bien rangés, grand-père. »

Hamid sourit dans sa moustache. Il savait que sa petite-fille avait raison. Il se leva, regarda les trous un par un, et fronça les sourcils, comme on le fait quand une question est plus grosse qu’on ne pensait.

Zina, de son côté, avait déjà décidé que ce mystère ne la regardait pas. Elle s’était installée à l’ombre du premier palmier, les pattes repliées sous elle, et elle observait l’agitation de ses maîtres avec le calme d’une reine qui laisse ses sujets s’occuper des petites affaires.

Les suspects

« Voyons, dit Hamid. Qui peut creuser comme ça ? »

« Le chacal ! » dit Salma.

« Le chacal laisse des traces de griffes. Ici, regarde, il n’y en a pas. Les bords sont lisses et délicats. »

« Un scarabée ? »

« Les scarabées creusent des trous grands comme des pièces de monnaie. Pas comme des bols à soupe. »

« Zina ! » dit Salma, en pointant le doigt vers la chamelle.

Zina, qui mâchait tranquillement un bout de palme, leva la tête, haussa ses longs sourcils, et lâcha un grand « Prrrr » dédaigneux. Les chamelles ne creusent pas. Elles ont trop de dignité.

Salma passa la journée à tourner autour des trous. Elle les mesura avec sa main. Elle les compta : sept, de plus en plus près du palmier du milieu. Elle sentit le sable, qui était un peu frais. Elle trouva, au fond du dernier trou, une toute petite plume grise qui ne ressemblait à rien de connu, et un poil crème, fin comme du coton.

« Ce n’est pas un oiseau, murmura-t-elle. Ce n’est pas un chacal. C’est quelqu’un de léger, qui travaille la nuit. Et qui ne veut pas qu’on le voie. »

Elle rangea la plume et le poil dans la poche de sa tunique, avec le soin d’un détective. Et elle décida, ce jour-là, de veiller.

Toute l’après-midi, elle fit semblant de jouer. Elle construisit un château de sable, elle apprit à Zina à ne pas lui mordre le foulard, elle remplit trois fois le seau au puits. Mais à chaque fois, du coin de l’œil, elle regardait les trous. Et elle remarqua que le niveau de l’eau, dans le puits, avait baissé de quelques doigts depuis le début de la semaine. Le désert, cette année-là, était plus sec que d’habitude.

Salma veille derrière une grosse pierre sous un ciel plein d'étoiles.

La veille de Salma

Le soir, après la soupe de lentilles et le thé à la menthe, Salma annonça qu’elle n’avait pas sommeil. Hamid la regarda longuement.

« Tu veux monter la garde », dit-il.

« Oui. »

« Alors prends la couverture épaisse. La nuit, dans le désert, il fait aussi froid que chaud le jour. Et ne fais pas de bruit. »

Il lui donna un bol de dattes, lui ébouriffa son foulard, et rentra dans la tente en disant qu’il était fatigué, ce qui n’était pas vrai du tout. Il laissa un petit coin du rideau entrouvert, pour pouvoir la surveiller, sans en avoir l’air.

Salma fit semblant de ne pas le voir. Elle était contente, au fond, de savoir que quelqu’un veillait sur sa veille.

Salma s’installa derrière une grosse pierre, près du puits, enroulée dans sa couverture comme une chenille. Les étoiles sortirent une à une. Elles étaient si nombreuses qu’on aurait dit qu’un géant avait renversé un sac de sucre sur un velours noir. La lune se leva, ronde et paisible. Le sable devint bleu.

Elle attendit. Elle attendit encore. Zina ronflait, un ronflement de chamelle, grave comme un violoncelle. Les palmes frémissaient doucement. Salma commençait à fermer les paupières, quand elle entendit un tout petit bruit.

Frrrt, frrrt, frrrt.

C’était le bruit du sable que l’on gratte, très vite, avec de petites pattes.

Un petit fennec aux immenses oreilles creuse un trou au pied du palmier sous la lune.

Les grandes oreilles

Salma ouvrit les yeux tout grands, sans bouger un cil. Au pied du palmier du milieu, éclairé par la lune, il y avait un animal. Il était minuscule, plus petit qu’un chat, avec un pelage couleur de sable doux et une queue touffue à bout noir. Et il avait des oreilles. Des oreilles immenses, qui se dressaient sur sa tête comme deux voiles de bateau.

« Un fennec, souffla Salma. C’est un fennec ! »

Le fennec creusait. Il creusait avec une application merveilleuse, les pattes de devant qui volaient, le sable qui jaillissait en arrière dans un petit nuage. De temps en temps, il s’arrêtait, collait son museau au fond du trou et dressait ses grandes oreilles, comme pour écouter la terre. Puis il secouait la tête, d’un air déçu, et il recommençait un peu plus loin.

« Il cherche quelque chose, murmura Salma. Mais quoi ? »

Elle n’osait pas bouger. Elle regardait les oreilles, qui tournaient comme deux antennes. Elle remarqua que le fennec était très maigre, et qu’il avait la langue tout à fait sèche. Il halètait un peu. Alors elle comprit.

« Il a soif », se dit-elle.

Le désert, cette année-là, n’avait pas vu une goutte de pluie depuis longtemps, et les petites mares secrètes où les bêtes boivent d’habitude étaient toutes asséchées. Le fennec avait senti l’eau du puits, mais il ne pouvait pas y descendre, car la margelle était trop haute pour lui. Alors, la nuit, il creusait des trous, tout près, en espérant atteindre l’eau par en dessous.

Salma sentit quelque chose de chaud et de triste lui serrer la gorge. Sans faire de bruit, elle prit le bol vide qui avait contenu les dattes. Elle remonta un peu d’eau du puits avec le seau, très doucement, en retenant son souffle. Et elle posa le bol par terre, à mi-chemin, entre la pierre et le palmier.

Le fennec boit dans un bol posé par Salma, son grand-père regarde depuis la tente.

Le bol sous la lune

Le fennec se figea. Ses oreilles pivotèrent vers Salma, puis vers le bol, puis vers Salma de nouveau. Il hésita. Il fit deux pas, puis recula d’un. Salma ne bougeait toujours pas. Elle respirait à peine, et elle pensait très fort : « N’aie pas peur, n’aie pas peur. »

Jamais un seul instant ne lui avait paru aussi long. Les étoiles semblaient s’être arrêtées pour regarder. Même le vent avait cessé de souffler, par politesse.

Il s’approcha encore. Il renifla l’eau. Et alors, d’un seul coup, il plongea son museau dedans et but. Il but longtemps, à petits coups de langue, glou, glou, glou, les oreilles toutes détendues, comme si on lui avait enlevé de la poitrine un énorme poids.

Quand il eut fini, il leva les yeux vers la petite fille. Il avait des yeux noirs et ronds, brillants comme des olives. Il resta là un instant, la regardant avec une drôle de gravité. Puis il fit demi-tour et partit en trottinant dans la nuit bleue, sa queue touffue balançant derrière lui.

Salma poussa un énorme soupir, enfin. Elle se retourna et vit son grand-père qui l’observait depuis l’entrée de la tente, sa couverture sur les épaules.

« Tu as tout vu ? » chuchota-t-elle.

« J’ai tout vu, dit Hamid. J’ai vu aussi que tu es plus patiente que moi. Allons dormir, petite fouineuse. Demain, nous irons remplir plusieurs bols. »

Salma s’endormit avec un sourire, et elle rêva d’oreilles, de lune et de sable tiède.

Une famille à l’oasis

Le lendemain, avant même que le soleil se lève, Salma sortit sous le ciel rose. Au pied du palmier, quelque chose attendait. Pas un fennec, mais deux, côte à côte. Un grand, un peu plus clair, et un tout petit, aux oreilles encore plus grandes pour sa taille, qui se cachait à moitié derrière le premier.

Hamid, qui l’avait suivie en bâillant, murmura : « Le petit n’osait pas sortir seul. C’est sa maman qui creusait pour lui. »

Salma sourit. Elle prit trois bols d’eau, qu’elle posa en rang sur le sable, ni trop près ni trop loin. Et elle recula de quelques pas, avec son grand-père, pour laisser les invités boire à leur aise.

La maman fennec but la première, en regardant bien Salma dans les yeux. Puis le petit s’avança, tout tremblant, et but aussi. Zina, qui observait la scène de ses grands yeux de chamelle, soupira un « Prrrr » presque attendri. Même elle semblait comprendre que ce matin-là, il fallait être doux.

« On pourrait leur creuser un petit abreuvoir, dit Hamid. Un trou profond, au pied du palmier, où l’on verserait un peu d’eau chaque soir. Les bêtes sauront qu’elles sont les bienvenues. »

Ils le creusèrent ensemble, à la pelle, l’homme avec ses mains calleuses et la petite fille avec les siennes. Quand ce fut fini, Salma tapota le bord du trou, comme on caresse la joue d’un ami.

Depuis ce jour, chaque soir, après le thé, Salma sort s’asseoir derrière la grosse pierre. Elle écoute le frrrt, frrrt du sable. Elle voit les grandes oreilles tourner sous la lune. Et quand le fennec a bu, il lève toujours les yeux vers elle, un instant, comme pour dire merci.

Alors Salma se glisse dans sa couverture, les étoiles brillent au-dessus du désert, Zina ronfle comme un violoncelle, et la nuit tout entière est douce.

Fin

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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums