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Histoires du soir

Le lac aux cloches

Au petit matin, Nour et son grand-père vont écouter les cloches qui sonneraient sous un lac de montagne. Cette année, c'est elle qui prend les rames.

9-12 ans À lire en 10 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Le lac aux cloches
À l'aube, une fillette emmitouflée et son grand-père rament sur un lac de montagne couvert d'une brume légère.

La barque de l’aube

Chaque été, Nour passait trois semaines chez son grand-père Idriss, dans un chalet de bois au bord d’un lac de montagne. L’eau y était si calme, certains matins, qu’on aurait cru un miroir posé entre deux versants de sapins.

Le premier matin de ces vacances-là, Nour fut réveillée avant le soleil. Grand-père se tenait dans l’embrasure de la porte, son vieux pull de laine sur le dos.

« Habille-toi chaudement. On part en barque. »

« Il fait encore nuit ! »

« Presque. C’est exactement l’heure qu’il faut. »

Ils descendirent le sentier jusqu’au ponton, où dormait une petite barque verte, ses rames rangées dessous. Il faisait frais, l’herbe était mouillée, et une brume légère flottait sur l’eau comme un drap qu’on aurait oublié.

Grand-père s’installa aux rames. Nour prit place à l’avant, enveloppée dans une couverture. La barque glissa sans bruit. On n’entendait que le clapotis des pagaies, ploc, ploc, et très loin, un oiseau qui s’essayait à chanter.

La barque passe devant un gros rocher gris en forme de tête de chien et un héron immobile dans les roseaux.

Ils passèrent devant un gros rocher gris en forme de tête de chien, couché dans l’eau, que grand-père appelait « le gardien ». Plus loin, ils longèrent un rideau de roseaux où un héron, debout sur une patte, les regarda passer sans daigner s’envoler. Grand-père saluait chaque chose de la tête, le rocher, le héron, le pin tordu sur la berge, comme on salue de vieux voisins. Nour se laissait bercer. Elle aimait ces rites autant que les histoires.

Nour savait ce qu’ils venaient faire. Chaque année, c’était pareil. Grand-père voulait lui montrer le milieu du lac, l’endroit où l’eau devient presque noire, et lui raconter l’histoire du village sous la surface.

« Il y avait, bien avant ma naissance, un petit village ici, commença-t-il en ramant. Des maisons de pierre, un pré, une église avec un clocher et trois cloches. Puis on a fermé la vallée avec un barrage, et l’eau est montée, doucement, comme une marée tranquille. Les gens sont partis vivre plus haut. Mais on dit que les cloches, elles, sont restées. »

« Et qu’elles sonnent », murmura Nour.

« Les matins sans vent, quand le lac est lisse comme une assiette. Mon père disait qu’il les avait entendues. Moi aussi, quand j’étais petit. »

Nour sourit, un peu en coin. Cette année, elle avait douze ans. Elle savait bien que l’eau ne porte pas les sons de cloches enfouies depuis si longtemps.

Au milieu de l’eau noire

Ils arrivèrent au centre du lac. Grand-père lâcha les rames, qui gouttèrent encore un moment, puis se turent. La barque s’arrêta d’elle-même. Tout devint immobile.

Il n’y avait plus aucun bruit. Pas de vent, pas d’oiseau, pas même le clapotis. Le ciel, à l’est, passait du gris au rose très pâle, et la brume se levait par petits morceaux, comme si quelqu’un la tirait avec précaution.

« Il faut attendre, chuchota grand-père. Écouter avec les oreilles qui ne sont pas dans la tête. »

Nour ferma les yeux. Elle essaya de se taire pour de bon, de ne plus penser à rien. Elle sentit la barque bouger à peine sous elle, elle entendit son propre cœur, elle entendit le sang battre dans ses tempes. Elle compta ses respirations, une, deux, trois, quatre.

Puis elle l’entendit.

Ce n’était pas fort. C’était loin et bas, un son rond qui semblait monter du fond de l’eau, par-dessous la barque. Un bong. Un bong très long, très doux, comme un souvenir qui prend son temps pour remonter.

Nour ouvrit les yeux. Grand-père la regardait, immobile, les mains jointes sur ses genoux.

« Tu as entendu ? » souffla-t-elle.

« Oui. »

« Ce n’est pas possible. Ça doit être autre chose. Le vent dans les rochers, ou une vache dans la montagne. »

« Peut-être, dit grand-père. Peut-être pas. »

Dans la barque immobile, la fillette regarde pensivement son grand-père, sur le lac calme baigné d'une lueur rose.

Ils attendirent. Le son revint, une fois, deux fois, puis une troisième note, plus basse, qui sembla répondre à la première. Nour sentit un frisson courir de sa nuque à ses chevilles. Ce n’était pas de la peur, c’était autre chose, l’impression qu’un secret très ancien venait de lui dire bonjour.

« Tu y crois, toi, pour de vrai ? » demanda Nour à voix très basse.

Grand-père réfléchit longtemps, en regardant la brume s’effilocher.

« Quand j’étais petit, je voulais savoir d’où ça venait. Aujourd’hui, ça me suffit que ça existe. Il y a des choses qui sont plus belles quand on ne les démonte pas. Mon père disait que le lac se souvient. Je trouve que c’est une jolie manière de le dire. »

Nour hocha la tête. Elle pensa que, finalement, c’était peut-être la même chose : un lac qui se souvient, et un grand-père qui lui racontait, chaque été, pour que quelqu’un d’autre se souvienne à son tour.

Dans la barque, la fillette vient s'asseoir près de son grand-père qui a lâché les rames, sur le lac tranquille.

Les rames

Quand le dernier écho se fut éteint, grand-père ne fit pas un geste pour reprendre les rames. Il restait là, regardant l’eau, et Nour remarqua que sa main droite tremblait un peu sur son genou.

« Grand-père ? »

« Mon épaule me fait mal, ces temps-ci, avoua-t-il. Le docteur dit qu’il faut que je me ménage. Cette année, je ne sais pas si… » Il s’interrompit, haussa les épaules. « Je ne sais pas si je pourrai encore te mener jusqu’ici. »

Nour eut la gorge serrée. Elle regarda ces mains qui avaient ramé tant d’étés, ces mains un peu plus fines qu’avant, un peu plus lentes. Alors elle se leva avec précaution, fit le tour de la barque en se tenant aux bords, et s’assit à côté de lui, sur le banc du milieu.

« Montre-moi », dit-elle.

« Quoi donc ?

« Comment on rame. Pas juste comment on s’assoit. Je veux apprendre. »

Grand-père la regarda longtemps. Puis un sourire plissa tout son visage.

« Il faut d’abord lever les pagaies, dit-il en plaçant ses mains sur les siennes. Les plonger bien droit. Tirer avec le dos, pas seulement avec les bras. »

La fillette rame vers le ponton et le chalet fumant, son grand-père à ses côtés, sous le soleil levant qui dore le lac.

Il lui expliqua que la barque ne va jamais là où l’on regarde, mais là où l’on a regardé juste avant. Il lui apprit à garder un repère, un arbre, une pierre, le toit du chalet, et à y poser les yeux comme on pose une main. Nour essaya, rata, recommença, rit de ses éclaboussures. Chaque fois qu’elle se trompait, grand-père attendait sans rien dire, et cette patience valait mieux que mille conseils.

La barque, d’abord, tourna en rond. Elle zigzagua. Elle s’obstina à regarder le mauvais rivage. Puis, petit à petit, Nour trouva le rythme, et la proue pointa droit vers le ponton, là-bas, où l’on voyait la petite cheminée du chalet qui fumait.

« Voilà, dit grand-père. Tu rames comme une vraie. »

« Et toi, tu me raconteras l’histoire du village chaque été. Même si c’est moi qui rame. »

« C’est promis. »

Le soleil parut enfin derrière la crête et colora le lac d’or pâle. Nour ramait doucement, sans effort, le dos droit. Derrière elle, une dernière fois, sous l’eau claire, elle crut entendre le tintement très lointain d’une cloche qui disait, à sa manière : à demain.

Elle ne se retourna pas. Elle savait déjà qu’elle reviendrait.

Fin

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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums