Le petit bateau de papier et la rivière du soir
Oublié au bord de l'eau par Basile, un bateau de papier part en promenade avec la rivière et rencontre des amis tout doux qui s'endorment un à un.

Oublié au bord de l’eau
Dans un petit jardin, au bord d’une petite rivière, il y avait un petit bateau de papier.
C’était Basile qui l’avait plié, cet après-midi-là. Il avait choisi une belle feuille blanche, un peu épaisse. Il l’avait pliée en deux, puis en quatre, puis encore une fois, en tirant sa langue entre ses dents pour bien appliquer. Voilà. Un bateau avec une coque, une voile pointue, et une petite quille bien droite.
Basile l’avait fait naviguer toute la journée, dans une flaque, dans un seau, au bord de la rivière. Puis sa maman avait appelé : « Basile ! À table ! » Et Basile était rentré en courant, en oubliant son bateau.
Maintenant, le soleil se couchait. Le ciel était rose, puis orange, puis violet. Le petit bateau de papier se balançait au bord de l’eau, tout seul, sur le dos d’une petite vague.
« Où est Basile ? se demanda-t-il. Il va revenir me chercher. »
Mais Basile ne revenait pas. Il mangeait sa soupe. Il se lavait les dents. Il se mettait en pyjama.
Et la petite rivière, qui avait entendu, dit d’une voix claire et fraîche :
« Ne t’inquiète pas, petit bateau. Pendant que Basile dort, je vais te promener. Je connais de jolis endroits, la nuit. Laisse-toi porter. »
« Je veux bien », dit le bateau.

Et la rivière le prit sur son dos et l’emmena. Plic, ploc, plic, ploc, faisait la petite rivière.
La famille des canards
Le bateau glissait tout doucement. Il passa devant des roseaux, qui chuchotaient. Il passa devant un caillou rond, tout lisse. Et bientôt, il arriva près d’un petit coin de berge, où l’herbe était haute et où l’eau ne bougeait presque pas.
Là, une famille de canards se préparait à dormir. Il y avait une maman canard, grosse et ronde, et quatre petits canetons jaunes, tout duveteux.
« Coin, coin, dit la maman. Qui va là ? »
« C’est moi, dit le bateau. Je suis un petit bateau de papier. Je me promène avec la rivière. »
« Quelle bonne idée, dit la maman canard. Mais regarde, mes petits sont déjà tout endormis. »
Les quatre canetons étaient blottis sous l’aile de leur mère, le bec dans les plumes. Ils respiraient tout doucement : pff, pff, pff, pff.
« Veux-tu rester avec nous un instant ? demanda la maman. Il y a de la place à côté de nous. »
« Je veux bien », dit le bateau.
Il se posa près de la famille. L’un des petits canetons ouvrit un œil, regarda la voile blanche, sourit, et se rendormit.
« Il te trouve joli, dit la maman. Bonne nuit, petit bateau. »
« Bonne nuit, madame canard », dit le bateau.

Et la rivière le reprit sur son dos. Plic, ploc, plic, ploc, faisait la petite rivière.
Les grenouilles du tournant
Le bateau glissa encore. Le ciel devenait de plus en plus sombre. Une chauve-souris passa, silencieuse, et disparut dans les arbres. Quelques étoiles s’allumaient, une à une, au-dessus de la rivière.
Au tournant, là où l’eau faisait un grand virage, il y avait de larges feuilles rondes, posées sur l’eau comme des assiettes vertes. Des nénuphars. Et sur chaque nénuphar, une grenouille.
« Coâ, coâ, firent les grenouilles. Qui va là ? »
« C’est moi, dit le bateau. Je suis un petit bateau de papier. Je me promène avec la rivière. »
« Quelle bonne idée, dirent les grenouilles. Mais regarde, nous chantons notre chanson du soir. »
Elles chantaient tout bas, l’une après l’autre. La première chantait : coâ. La deuxième répondait : coâ, coâ. La troisième, plus grave : coâ, coâ, coâ. Et cela faisait comme une berceuse, une berceuse qui allait et venait sur l’eau.
« Veux-tu rester avec nous un instant ? demanda la plus petite grenouille. Il y a de la place sur le nénuphar du bout. »
« Je veux bien », dit le bateau.
Il se posa près du dernier nénuphar. Il écouta la chanson. Coâ. Coâ, coâ. Coâ, coâ, coâ. Il trouva que c’était la plus jolie chanson de la terre.

« Bonne nuit, petit bateau, dirent les grenouilles, l’une après l’autre, de plus en plus bas. »
« Bonne nuit, mesdames les grenouilles », dit le bateau.
Et la rivière le reprit sur son dos. Plic, ploc, plic, ploc, faisait la petite rivière.
Sous le petit pont
La rivière passa sous un petit pont de pierre, tout rond, tout moussu. L’eau y résonnait d’une drôle de façon : plic, ploc, plic, ploc, et l’écho répondait, plic, ploc, plic, ploc, un peu plus loin, un peu plus bas.
Sous la voûte, accrochés à la pierre, il y avait de tout petits nids en terre, serrés les uns contre les autres. C’étaient les nids des hirondelles. Elles dormaient, la tête sous l’aile, toutes en rang.
« Pit, pit, murmura une hirondelle à moitié endormie. Qui va là ? »
« C’est moi, dit le bateau. Je suis un petit bateau de papier. Je me promène avec la rivière. »
« Quelle bonne idée, dit l’hirondelle. Mais regarde, nous avons volé toute la journée, et nos ailes sont lourdes de sommeil. »
Le bateau regarda les petits nids, tout ronds, tout chauds. Il pensa que chacun d’eux était une petite maison, avec un toit de pierre et un plancher de plumes.
« Veux-tu rester avec nous un instant ? demanda l’hirondelle. Il y a de la place au bord de l’eau. »
« Je veux bien », dit le bateau.

Il resta là, sous la voûte, à écouter l’écho. Plic, ploc. Plic, ploc. Les hirondelles ne bougeaient plus. Seules leurs petites plumes, tout au bout, tremblaient un peu au passage de l’air.
« Bonne nuit, petit bateau, murmura l’hirondelle, et sa voix se perdit dans ses plumes. »
« Bonne nuit, madame l’hirondelle », dit le bateau.
Et la rivière le reprit sur son dos. Plic, ploc, plic, ploc, faisait la petite rivière.
Le vieux saule
La rivière devenait plus large, plus lente, plus calme. Le courant ne faisait plus de bruit. Le bateau avançait sans effort, comme dans un rêve.
Bientôt, il arriva sous un vieux saule. C’était un arbre très ancien, aux branches si longues qu’elles trempaient dans l’eau. Elles pendaient comme de longs cheveux verts, et elles se balançaient au gré du vent. Frrr, frrr, faisaient-elles.
« Qui va là ? demanda le saule, d’une voix lente comme une vieille histoire. »
« C’est moi, dit le bateau. Je suis un petit bateau de papier. Je me promène avec la rivière. »
« Quelle bonne idée, dit le saule. Mais regarde, mes branches sont toutes fatiguées. J’ai bercé tant de rivières, dans ma vie, que je ne sais plus les compter. »
Le saule se pencha un peu. Ses longues branches effleurèrent la voile du bateau, tout doucement, comme une main qui caresse une joue.

« Veux-tu rester avec moi un instant ? demanda le vieux saule. J’ai de la place sous mes branches. »
« Je veux bien », dit le bateau.
Il se glissa sous le rideau vert. Là, il faisait sombre, mais ce n’était pas une sombre qui fait peur. C’était une sombre douce, une sombre qui sent la mousse et l’eau fraîche. Quelques lucioles brillaient entre les feuilles, comme de petites lampes. Frrr, frrr, faisaient les branches.
« Bonne nuit, petit bateau, dit le saule. »
« Bonne nuit, vieux saule », dit le bateau.
Et la rivière le reprit sur son dos. Plic, ploc, plic, ploc, faisait la petite rivière. Mais plus lentement, maintenant. Plic… ploc… plic… ploc…

L’étang de la lune
Au bout de la rivière, il y avait un étang. Un grand étang rond, calme comme un miroir, entouré de grands arbres sombres. Il n’y avait plus de courant. Plus de vent. Plus un seul bruit.
Et dans l’étang, il y avait la lune.
Elle était pleine et ronde, tout en haut dans le ciel. Mais elle était aussi dans l’eau, toute blanche, toute pâle, comme une assiette d’argent posée sur le fond du ciel.
La rivière déposa le petit bateau tout doucement sur l’eau noire, juste au milieu du reflet de la lune.
« Voilà, dit-elle. Nous sommes arrivés. C’est ici que finit mon voyage, et c’est ici que commence ta nuit. »
« C’est très beau, dit le bateau. »
« N’est-ce pas ? dit la rivière. Maintenant, je vais te laisser. Mais je reviendrai demain matin. Et demain, Basile viendra te chercher. »
Le petit bateau de papier sourit, d’un sourire de papier, c’est-à-dire un sourire tout plat, mais très sincère.
Il resta là, au milieu de l’étang. Il flottait à peine. Il regardait les étoiles, qui tremblaient dans l’eau comme de petites bougies. Il pensait aux canards, aux grenouilles, au vieux saule. Il pensait à Basile, qui dormait dans son lit, quelque part, avec son pyjama de lune.
« Je ne suis pas perdu, se dit-il. Je suis en voyage. »

Un petit vent léger se leva et fit tourner le bateau sur lui-même, une fois, très lentement, comme dans une danse. Puis il s’arrêta.
Tout au fond de l’étang, un poisson d’argent passa sans bruit, et laissa derrière lui trois petits ronds dans l’eau. Un rond. Deux ronds. Trois ronds. Puis plus rien.
L’étang était calme. L’étang était noir et argent. L’étang dormait.
Le sommeil du petit bateau
Le bateau ferma les yeux, enfin, ses deux petits yeux de papier qu’il n’avait pas, mais qui se fermèrent quand même. Il sentit l’eau bercer sa coque. Elle le berçait doucement, de gauche à droite, de droite à gauche. Plic. Ploc. Plic. Ploc.
Il entendit, au loin, les grenouilles qui chantaient leur dernière note. Coâ.
Il entendit, plus près, la respiration lente de l’étang. Pff. Pff.
Il sentit la lune, qui posait sur sa voile une lumière toute fine, comme une main très légère.
Il pensa à Basile.
« Demain, murmura-t-il, tout bas. Demain… »
Et il s’endormit, sur l’étang tranquille, sous la lune, dans le grand silence de la nuit.
Et toi aussi, tu peux te laisser bercer, doucement, plic, ploc, plic, ploc, comme un petit bateau de papier sur une eau calme, jusqu’au pays où l’on dort.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums