Ce que la marée laisse
Sur une île minuscule, Inès trouve le carnet que son grand-père lui a laissé : une page par marée, un rendez-vous à chaque fois que la mer se retire.

La maison au bout de l’île
L’île de Verdelaine était si petite qu’on pouvait en faire le tour à pied pendant que le thé refroidissait. Un chemin de sable, une chapelle sans toit, quelques maisons basses aux volets délavés, et du vent, partout, du vent qui sentait le sel et l’algue tiède. À marée haute, l’île semblait flotter. À marée basse, elle s’étirait en de longs bancs de sable luisants, où la mer laissait derrière elle toutes sortes de trésors.
Inès y arriva un après-midi de septembre, par le petit bateau du courrier, avec sa grand-mère Rozenn et deux grosses valises. Elle avait onze ans, un ciré jaune trop grand pour elle et la sensation qu’on lui avait volé une pièce de sa vie, sans prévenir.
Car cette maison, au bout de l’île, c’était celle de son grand-père Yann. Depuis des années, il y passait chaque été, et Inès venait avec lui, dans la barque verte, pour pêcher des crevettes et regarder les phoques. Mais Yann était parti au printemps, doucement, un matin, sans que personne ait vraiment eu le temps de comprendre. Et maintenant, il fallait vider la maison avant l’hiver.
« On ne jettera rien sans y penser, dit Mamie Rozenn en poussant la porte qui grinçait. Chaque chose aura son tour. »
Dans la cuisine, la table était restée comme il l’avait laissée : une tasse ébréchée, des lunettes, et un carnet à couverture de toile bleue. Sur la couverture, d’une écriture penchée, il y avait un nom : Inès.

Le carnet des marées
Elle le prit avec précaution, comme on prend un oiseau tombé du nid. À l’intérieur, de petits dessins à l’encre : un crabe, un coquillage en spirale, une étoile de mer à quatre bras seulement. Et à chaque page, une phrase courte, écrite pour elle.
« Première page : au pied du rocher qui ressemble à un chapeau, quand la mer sera tout en bas, creuse là où l’eau fait un petit miroir. »
Inès lut la phrase trois fois. Puis elle leva les yeux vers sa grand-mère, qui feignait de s’intéresser à la poussière sur le buffet, mais dont les épaules tremblaient un peu.
« Tu savais ? » demanda-t-elle.
« Je savais qu’il y travaillait. Pas ce qu’il y avait dedans. Va voir, ma chérie. Ça te regarde. »
Alors Inès enfila ses bottes et sortit. Le soleil déclinait déjà, et la mer se retirait, laissant derrière elle des flaques rondes comme des pièces d’argent. Elle trouva sans peine le rocher qui ressemblait à un chapeau. Au pied, il y avait une flaque, lisse, qui reflétait le ciel. Elle s’agenouilla et creusa avec ses mains, dans le sable froid.
Au bout d’un moment, ses doigts heurtèrent du métal. C’était une petite boîte de fer, ronde, rouillée sur les bords. À l’intérieur, enveloppé dans un mouchoir à carreaux : un coquillage blanc, en forme d’oreille. Et un papier plié en quatre. « Écoute-le », disait le papier.
Elle le porta à son oreille. Il y avait la mer, évidemment. Mais il y avait aussi autre chose : le rire de son grand-père quand il avait sauvé une crevette tombée de l’épuisette.
Non, c’était sûrement la mer qui lui jouait un tour. Mais elle resta longtemps comme ça, le coquillage collé contre sa joue, sans bouger.

Une page par marée
Les jours suivants, la maison s’installa dans un rythme tranquille. Le matin, Mamie Rozenn triait les vêtements, les pots, les livres. L’après-midi, quand la mer descendait, Inès partait avec le carnet. Il n’y avait qu’une page à la fois, parce que Yann, qui connaissait mieux que personne les caprices de l’eau, avait écrit chaque indice pour une marée précise.
La deuxième page la mena à un banc de sable où elle trouva un galet percé, avec un fil de laine rouge. La troisième, à une cabane de pêcheur abandonnée, où un petit couteau de poche avait été glissé dans une fente du bois. La quatrième, à un creux de roche rempli d’étoiles de mer, dont une, tout au bord, avait quatre bras seulement. Inès sourit, en la voyant. Elle avait toujours cru que son grand-père avait inventé celle-là.
À chaque fois, elle revenait en courant, les poches lourdes, les joues rouges. Elle posait ses trouvailles sur la table de la cuisine, et sa grand-mère les regardait un à un, avec un petit sourire, sans rien dire. Parfois, elle prenait un des objets entre ses doigts, le retournait, le reposait doucement. Un soir, elle dit seulement : « Il t’a toujours observée plus que tu ne le crois. »
Inès comprit ce soir-là que son grand-père ne l’avait pas quittée. Il lui avait laissé des rendez-vous. Il avait pensé à elle jusque dans les marées, qui s’en vont et reviennent toujours, aussi sûrement que le jour suit la nuit. Elle n’avait plus envie de pleurer, ni d’être en colère. Elle avait seulement envie de suivre la page suivante.

La dernière page
La dernière page du carnet était presque vide. Pas de dessin. Une seule ligne, écrite plus lentement que les autres, d’une main un peu fatiguée.
« Dernière marée. Va au bout du banc de sable, là où la terre s’arrête. Ne creuse pas. Assieds-toi, et regarde. »
Cette fois, Mamie Rozenn l’accompagna. Elles marchèrent côte à côte sur le sable humide, qui brillait comme du verre, jusqu’au bout de la langue de terre que la mer découvrait ce soir-là. Il n’y avait rien d’autre qu’un rocher plat, assez large pour deux personnes, que Yann appelait son fauteuil. Elles s’y assirent.
Il n’y avait pas de boîte, pas de coquillage, pas de secret. Il y avait la mer qui commençait à revenir, très lentement, en longues vagues fines qui s’étiraient sur le sable. Le ciel, derrière, passait de l’or au rose, puis au violet. Un phoque leva sa tête ronde, tout près, et les regarda, les yeux pleins de curiosité douce.
« Il venait ici tous les soirs, murmura Mamie Rozenn. Il disait que c’était le seul endroit où l’on voyait l’île entière, d’un seul coup d’œil. Et il disait aussi autre chose. Il disait que ce qu’on aime ne s’en va pas avec l’eau. Que ça reste dans les creux. »
Inès ne répondit pas. Elle posa sa tête contre l’épaule de sa grand-mère, qui sentait la laine et le savon. Autour d’elles, la mer montait peu à peu, et les empreintes de leurs pas, derrière, disparaissaient une à une, sans bruit.
Elles restèrent assises jusqu’à ce que les premières étoiles apparaissent. Puis, sans se presser, elles rentrèrent, tandis que l’eau, derrière elles, reprenait doucement la place qu’elle avait prêtée.
Cette nuit-là, dans la vieille chambre au toit bas, Inès garda le coquillage près de son oreille. La mer chantait tout bas. Elle chantait pour elle, et pour tous ceux qui s’endorment sur une île.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums