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Histoires du soir

Le cahier de l’observatoire

Pour la dernière nuit de l'observatoire, Yanis et Madame Aubrac attendent que les nuages s'ouvrent, juste le temps de saluer une étoile discrète.

9-12 ans À lire en 9 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Le cahier de l'observatoire
Yanis arrive à vélo devant l'observatoire au sommet de la colline.

La clé sous le pot de géranium

Sur la colline qui domine la ville, il y avait un bâtiment rond, coiffé d’une coupole de métal vert-de-grisé. Les gens du quartier disaient « l’observatoire » en baissant un peu la voix, comme on parle d’un vieil oncle un peu mystérieux. Personne n’y entrait jamais. Sauf Yanis.

Yanis avait onze ans, des lunettes rondes qui glissaient sur son nez, et une passion discrète pour tout ce qui se trouvait au-dessus des nuages. Depuis deux ans, il montait chaque mercredi soir sur la colline, en vélo, pour rendre visite à Madame Aubrac, la gardienne des lieux. Elle avait les cheveux gris coupés court, un gilet de laine plein de trous aux coudes, et des yeux qui s’allumaient dès qu’on prononçait le mot « étoile ».

La clé de la porte se cachait sous un pot de géranium. Yanis le savait depuis longtemps, mais ce soir-là, il hésita avant de la prendre. Car mercredi dernier, Madame Aubrac lui avait dit, en rangeant ses cartes :

« Mercredi prochain, c’est la dernière nuit, Yanis. La mairie ferme l’observatoire. Le toit coûte trop cher à réparer, et le ciel de la ville est devenu trop lumineux. Tout le monde est d’accord, au fond. Moi aussi. Je suis vieille. Mais je voulais que tu sois là. »

Il n’avait rien répondu, parce qu’il n’avait pas trouvé les mots. Il avait seulement pédalé jusqu’à chez lui en comptant les réverbères, qui étaient plus nombreux que d’habitude.

Dans la grande salle ronde, le télescope et une pile de cahiers noirs.

L’étoile qui clignote

À l’intérieur, l’observatoire sentait l’huile de machine, le papier jauni et le thé. Au centre de la grande salle ronde, sous la coupole, dormait le télescope, long comme un petit canon, avec ses vis de cuivre et ses roues dentées. Sur une table, au pied de l’escalier en colimaçon, s’empilaient des dizaines de cahiers à couverture noire. Madame Aubrac y notait, nuit après nuit, la même chose depuis trente ans : l’éclat d’une étoile.

« Une étoile variable, avait-elle expliqué un jour à Yanis. Elle n’est pas aussi calme qu’elle en a l’air. Elle s’éclaire, elle s’assombrit, elle respire, en quelque sorte. Elle est si discrète qu’on ne la voit presque pas. Mais je la regarde toutes les nuits possibles, avec la même question : est-ce qu’elle va changer ? »

« Et elle a changé ? » avait demandé Yanis.

« Un tout petit peu. Pas assez pour que ça compte. Mais ça comptera peut-être un jour, pour quelqu’un qui lira mes cahiers. »

Ce soir-là, quand Yanis monta l’escalier, il vit que Madame Aubrac avait préparé deux tasses de thé et un paquet de biscuits. Elle regardait par une petite fenêtre, le front plissé.

« Des nuages, dit-elle. Ils sont arrivés il y a une heure. Ils sont épais comme de la soupe. »

Madame Aubrac et Yanis attendent sous la fente de la coupole, enveloppés dans des couvertures.

Attendre le ciel

Ils attendirent. Madame Aubrac ouvrit la fente de la coupole à l’aide de la grande manivelle, qui grinçait, et un carré noir apparut au-dessus de leurs têtes, sans une seule étoile. Ils s’assirent sur deux vieux tabourets, enveloppés dans des couvertures.

« Je pourrais noter que la nuit était couverte, dit-elle. Ce serait la première fois en trente ans que je finirais sans mesure. Ça me contrarie un peu, je l’avoue. »

Yanis but son thé. Il pensait à tout ce qu’il aurait voulu dire : que l’observatoire était l’endroit où il se sentait le mieux, que personne d’autre ne l’écoutait parler d’astronomie, que la ville sans cette coupole serait un peu moins grande. Mais il ne dit rien. Il lui sembla que Madame Aubrac comprenait quand même.

« Tu sais pourquoi je note tout dans des cahiers ? dit-elle soudain. Je ne les fais pas pour la science seulement. C’est pour tenir compagnie à l’étoile. Elle est là-haut, depuis très longtemps, et personne ne la regarde jamais. Moi, je lui dis : je t’ai vue. C’est tout. Quand on se sait vu, je crois, on se sent moins seul. »

« Même une étoile ? »

« Surtout une étoile », dit-elle en souriant.

Le temps passa. Ils parlèrent de la lune, des comètes, d’un sandwich que Yanis avait renversé un jour sur une carte du ciel. Ils rirent. Puis, peu à peu, ils se turent, et il n’y eut plus que le vent dans la coupole et le petit tic-tac de la vieille horloge.

Yanis et Madame Aubrac regardent l'étoile dans le télescope.

Une fenêtre dans les nuages

Tard dans la nuit, Yanis s’aperçut que le carré noir, au-dessus d’eux, n’était plus tout à fait noir. Il avait pris une teinte plus claire, bleutée, comme si quelqu’un avait doucement soufflé sur les nuages. Puis, tout au bord, apparut un point lumineux. Un seul. Puis un second.

« Madame Aubrac ! souffla-t-il. Regardez ! »

« Vite, vite », dit-elle, et sa voix tremblait un peu.

Elle se précipita vers le télescope, tourna les roues, ajusta les vis. Yanis tenait le cahier ouvert, le crayon prêt. La fenêtre dans les nuages s’élargissait, lentement, comme une paupière qui se lève. Madame Aubrac colla son œil à l’oculaire, retint son souffle, et resta immobile.

« Elle est là, murmura-t-elle. Elle est là. Elle n’a pas bougé. Elle brille de son éclat habituel. »

Elle se redressa et fit signe à Yanis de venir. Il monta sur le petit escabeau, ferma un œil, puis ouvrit l’autre. Au bout du long tube, il y avait une petite lumière, très pâle, sans prétention, qui palpitait si doucement qu’on pouvait la prendre pour une illusion. Mais elle était réelle. Elle brûlait là, quelque part, pendant que la ville dormait.

« Écris, dit Madame Aubrac. C’est toi qui notes, ce soir. »

Yanis prit le crayon. Il écrivit la date, l’heure, l’état du ciel. Puis il resta un instant, la pointe en l’air. Il écrivit finalement, à la fin de la ligne, en petites lettres : « Vue par Yanis et par Madame Aubrac. »

Quand la fenêtre se referma, il ne resta que quelques minutes de ciel pur. Mais c’était suffisant. Madame Aubrac ferma le cahier, le posa sur la pile, et caressa la couverture avec la paume de sa main.

Ils descendirent ensemble l’escalier en colimaçon. En bas, Madame Aubrac remit la clé sous son pot de géranium, comme tous les soirs.

« Vous ne l’emportez pas ? » s’étonna Yanis.

« Je la laisse là. On ne sait jamais. Quelqu’un voudra peut-être monter, un mercredi. »

Yanis enfourcha son vélo. En bas de la colline, la ville brillait de mille lumières, mais il leva la tête une dernière fois. Au-dessus des toits, entre deux nuages, quelque chose de minuscule respirait, doucement, dans le ciel noir. Il lui fit un petit signe de la main, comme à quelqu’un qu’on reverra demain.

Fin

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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums