Pistache entre en piste
Le grand cheval du cirque est enrhumé, et c'est le petit poney Pistache qui doit entrer en piste. Anouk a une idée pour calmer ses genoux qui tremblent.

Sous le grand chapiteau
Le cirque Bleu-Nuit était arrivé en ville le mardi, avec ses roulottes peintes, ses drapeaux qui claquaient au vent et son grand chapiteau rayé bleu et argent. En quelques heures, il avait poussé sur la place comme un champignon géant. Le soir, il brillait de mille ampoules, et les enfants du quartier collaient leur nez aux grilles pour le regarder.
Anouk, elle, n’avait pas besoin de coller son nez. Elle habitait là. Elle avait huit ans, deux nattes brunes, une veste rouge pailletée et une chambre dans une roulotte verte, entre celle des trapézistes et celle du clown. Son père jonglait avec des massues. Sa mère marchait sur un fil. Et elle, Anouk, s’occupait des animaux, avec son meilleur ami : Pistache.
Pistache était un tout petit poney blanc, avec une tache marron autour de l’œil gauche, comme s’il portait un monocle, et un ruban d’argent tressé dans la crinière. Il aimait les carottes, les câlins, les flaques d’eau, et rester bien tranquille dans sa stalle. Ce qu’il aimait moins, c’était le bruit, la foule, et surtout la lumière.
« Le projecteur ? disait-il à sa façon, en secouant la crinière. Trop fort. Trop blanc. Et tout ce monde qui regarde ! »
Anouk le comprenait. Elle lui grattait le front, entre les deux oreilles, à l’endroit qu’il préférait.
Le soir, après le spectacle, c’était leur moment. Anouk apportait un seau d’eau tiède et une brosse douce. Elle brossait Pistache de la tête à la queue, pendant que les ampoules du chapiteau s’éteignaient l’une après l’autre. Pistache fermait à moitié les yeux. C’était, pensait-il, la meilleure partie de la journée.
« Ne t’inquiète pas, lui disait-elle. Tu n’as pas besoin d’entrer en piste. C’est Tonnerre qui fait le grand numéro. »

Un rhume pour Tonnerre
Tonnerre était le grand cheval noir du cirque. Il avait des jambes longues comme des échasses, une crinière de soie, et il galopait en rond sur la piste, en dressant la tête avec majesté, pendant que les spectateurs applaudissaient. Il avait été fait pour ça.
Mais le vendredi matin, quand Anouk entra dans l’écurie, elle entendit un bruit étrange.
« Atchoum ! »
C’était Tonnerre. Il avait les yeux humides, le nez rose et un air terriblement malheureux. Il éternua encore, si fort que la paille s’envola.
« Atchoum ! Atchoum ! »
Le vétérinaire du cirque, un monsieur doux à lunettes, vint l’examiner. Il lui regarda la gorge, lui écouta la poitrine, lui tapota l’encolure.
« Un gros rhume, dit-il. Rien de grave, mais il doit se reposer plusieurs jours. Pas de galop ce soir. »
Monsieur Ferdinand, le directeur du cirque, entra à son tour. C’était un grand monsieur en habit violet, avec une moustache bouclée et un chapeau haut de forme qu’il ne retirait que pour dormir. Il se gratta le menton, puis regarda autour de lui. Et son regard tomba sur Pistache.
« Et si nous le remplacions ? dit-il lentement. Le finale ne peut pas rester vide. Le public attend un cheval. Pistache n’est pas très grand, mais il est rond, il est blanc, il est adorable. »
Pistache cessa de mâcher sa carotte. Il sentit son ventre devenir tout petit.

Les genoux qui tremblent
Toute la journée, Pistache fut plus blanc qu’à l’habitude. Il refusa son foin. Il refusa sa carotte du goûter. Il se tint tout au fond de sa stalle, la tête basse, la queue basse, et il fit semblant de ne pas entendre les répétitions.
De l’autre côté de la toile, on entendait pourtant tout : la musique qu’on essayait, les coups de marteau, le trapéziste qui riait en tombant dans le filet. Chaque bruit lui semblait un petit coup de tambour qui disait : « Ce soir, c’est toi. Ce soir, c’est toi. »
Pépito, le clown, vint lui rendre visite avec son nez rouge et ses énormes chaussures. Il fit trois grimaces, deux pirouettes et un tour de passe-passe avec un mouchoir, sans arracher à Pistache le moindre sourire.
« Il est vexé, dit Pépito. C’est grave. Quand un poney refuse de rire à mes grimaces, c’est qu’il a de gros soucis. »
Anouk s’assit dans la paille à côté de lui. Elle ne dit rien pendant un long moment. Puis elle demanda :
« Qu’est-ce qui te fait peur, exactement ? »
Pistache soupira. Il tourna vers elle son œil à monocle, et il lui dit, sans paroles, tout ce qu’il avait sur le cœur. Les lumières qui éblouissent. Les mains qui claquent. Les visages tout ronds, dans le noir, qui regardent sans qu’on puisse les regarder en retour. Il avait peur de rater son entrée. Il avait peur de décevoir. Il avait peur de ne plus savoir où mettre ses sabots.
« D’accord, dit Anouk. Je vois. Eh bien, moi aussi, j’ai eu peur, la première fois que je suis entrée en piste. J’avais six ans. Mes genoux tremblaient tellement que ma mère a cru qu’ils allaient s’envoler. »
Pistache dressa une oreille, comme pour demander la suite.
« J’ai cherché un seul visage dans la foule. Un seul. Pas tous. Et je n’ai regardé que celui-là, pendant tout mon numéro. »

Le plan d’Anouk
Le soir, avant le spectacle, Anouk eut une idée. Elle courut jusqu’à la roulotte de Monsieur Ferdinand et frappa à la porte.
« Monsieur Ferdinand », dit-elle, je peux vous parler ? C’est à propos du finale.
Le directeur l’écouta avec beaucoup d’attention. Il tortilla sa moustache. Il retira, exceptionnellement, son chapeau.
« Hmm, dit-il enfin. Ce n’est pas du tout ce que j’avais prévu. Mais c’est charmant. Essayons. »
Il y avait toujours, à la fin du spectacle, un moment très doux que Monsieur Ferdinand appelait « la Berceuse ». Les lumières baissaient. Une petite musique de boîte à musique se mettait à jouer. Et tous les artistes revenaient sur la piste, un par un, pour saluer le public en chuchotant, parce que, à cette heure-là, beaucoup d’enfants dans les gradins s’endormaient déjà sur les genoux de leurs parents. Habituellement, Tonnerre faisait un dernier tour au pas, tranquillement, et s’inclinait.
« Pistache n’a pas besoin de galoper, expliqua Anouk. Il peut juste marcher. Et à la fin, il s’inclinera. »
Elle prit une carotte dans sa poche, et regarda son ami droit dans les yeux.
« Je serai dans le rideau, à gauche. Tu me cherches du regard, et tu me trouves. Et puis tu avances. D’accord ? »
« Hnnn », fit Pistache, ce qui voulait dire : « D’accord, mais si je tombe, c’est de ta faute. »

Entrer en piste
Le spectacle fut un beau spectacle. Les trapézistes volèrent. La mère d’Anouk avança sur son fil comme sur un rayon de lune. Le père jongla avec sept massues, puis huit, puis neuf, et la salle retint son souffle. Pépito glissa sur une peau de banane géante et fit rire tout le chapiteau. Et enfin vint le moment de la Berceuse.
Les lumières baissèrent. La petite musique de boîte à musique se mit à tinter, lente, douce, pleine de rêves. Anouk, cachée derrière le rideau rouge, passa la main sur le cou de Pistache, pour la dernière fois.
« Vas-y », chuchota-t-elle.
Pistache avança.
Un sabot. Puis un autre. Puis un troisième. Il entra dans le cercle de lumière tiède, qui lui parut grand comme un lac de lait. Il entendit les gradins : des centaines de souffles, des frottements de manteaux, des toux, des chuchotements. Son cœur battait. Ses genoux flageolaient.
Alors il chercha. Il chercha Anouk du regard. Et il la trouva, tout à gauche, dans la fente du rideau, avec ses deux nattes et sa veste rouge, qui lui souriait de toutes ses dents.
Il respira. Il fit un pas de plus.
Le sable de la piste était doux sous ses sabots, et il sentait bon le foin et la sciure. Rien n’avait changé : c’était la même piste que celle de tous les matins, quand Anouk et lui s’y promenaient pour s’échauffer, sans personne.

Le bâillement
Au milieu de la piste, Pistache s’arrêta. Et il découvrit quelque chose d’inattendu : dans la première rangée, juste devant lui, il y avait un petit garçon d’environ quatre ans, assis sur les genoux de son papa. Il tenait un lapin en peluche contre sa joue. Il avait les yeux à moitié fermés, et il regardait le poney avec un air émerveillé.
Un seul visage, pensa Pistache. Un seul.
Il regarda le petit garçon. Le petit garçon le regarda. Et il se produisit une chose tout à fait imprévue : Pistache, qui avait si peu dormi la nuit d’avant, se sentit envahi par une énorme fatigue, douce comme du velours. Sa mâchoire s’ouvrit toute seule. Ses yeux se plissèrent. Il bâilla.
Un bâillement immense, interminable, de ceux qui font couler une larme.
Dans le public, il y eut un silence. Puis le petit garçon, à son tour, ouvrit grand la bouche et bâilla aussi. Son papa bâilla. La dame d’à côté bâilla. Le monsieur derrière elle bâilla. Une vague de bâillements courut dans les gradins, de rang en rang, jusqu’au tout dernier. Sur la piste, Pépito, qui attendait pour saluer, bâilla si fort que son nez rouge tomba.
Il y eut un petit rire doux, presque un murmure. Puis des applaudissements, très légers, comme pour ne réveiller personne.
Pistache, un peu étonné, s’inclina. Il baissa sa petite tête blanche, son ruban d’argent glissa sur son front, et le projecteur fit briller la tache autour de son œil.
Quand il revint derrière le rideau, Anouk le prit dans ses bras, le visage enfoui dans sa crinière.
« Tu as été parfait », dit-elle.
Plus tard, dans l’écurie, Monsieur Ferdinand passa lui dire qu’on garderait le bâillement tous les soirs, même quand Tonnerre aurait guéri. Pistache mangea sa carotte, but un grand seau d’eau, et se coucha dans la paille. Tonnerre, à côté, éternua une dernière fois, doucement, dans son sommeil.
Dehors, les ampoules du chapiteau s’éteignaient une à une. Anouk s’allongea près de son ami, la tête contre sa chaude encolure. Et sous les étoiles bleues et argent, tout le cirque s’endormit.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums