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Histoires du soir

Hugo et les trois rouages de la tour

L'horloge du village s'est arrêtée. Pour la remettre en marche, Hugo doit retrouver trois petites roues chez une chouette, un corbeau et une grenouille.

6-8 ans À lire en 15 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Hugo et les trois rouages de la tour
Sur la place du village au crépuscule, les habitants lèvent la tête vers la vieille tour dont l'horloge est arrêtée.

L’horloge qui s’était arrêtée

Dans le village de Val-des-Pierres, il y avait une grande tour, et dans la tour, une horloge. Elle était si vieille que personne ne se souvenait de qui l’avait construite. Mais tout le monde savait à quoi elle servait : chaque soir, à sept heures pile, elle sonnait sept coups, et tous les enfants du village rentraient se laver les mains.

Ce soir-là, pourtant, la cloche resta muette.

Hugo, qui jouait aux billes devant la boulangerie, leva la tête. Les aiguilles de l’horloge étaient arrêtées. La grande pointait vers le haut, la petite vers le bas, comme deux bras fatigués.

« Elle est en panne, dit-il. »

« Elle n’est jamais en panne, dit la boulangère en sortant sur le pas de sa porte. Depuis que je suis toute petite, elle n’a jamais raté une seule fois. »

Bientôt, une petite foule se rassembla sous la tour. Le maire se gratta la tête. Le facteur sortit une loupe. Le chat du curé s’assit pour regarder, comme s’il avait son mot à dire.

Mais personne ne savait réparer une horloge aussi vieille. Sauf une personne.

« Mamie Odile ! s’écria Hugo. Elle sait tout sur les mécanismes ! »

Dans une maison pleine de pendules, une grand-mère donne une lanterne et un petit sac à un garçon.

Ce que savait Mamie Odile

Mamie Odile habitait au bout de la rue, dans une maison pleine de pendules. Quand Hugo arriva en courant, elle était en train de remonter un coucou qui faisait « couc… couc… couc… » de plus en plus faiblement.

« Une horloge arrêtée à sept heures moins une minute ? dit-elle après avoir écouté Hugo. Hmm. Je connais ça. C’est qu’il lui manque ses trois rouages du soir. »

« Ses trois quoi ? »

« Ses trois petites roues dentées. Elles sont minuscules, en laiton, toutes brillantes. Elles ne tiennent pas toujours bien en place. Quand elles tombent, elles roulent hors de la tour, et la tour s’arrête. »

« Et on les retrouve où ? »

Mamie Odile haussa un sourcil. « Là où roulent les choses brillantes qui tombent d’une tour, mon garçon. Chez ceux qui aiment les choses brillantes, ou chez ceux qui aiment les endroits creux. Prends cette lanterne. Et ce petit sac. Je te donne jusqu’à la nuit. »

Hugo prit la lanterne, mit le sac dans sa poche, et partit en courant vers la tour.

Un garçon avec une lanterne monte l'escalier en colimaçon d'une tour, un chat sur ses talons.

La chouette, le corbeau et la grenouille

Au pied de la tour, il y avait une petite porte que personne n’ouvrait jamais. Hugo la poussa. Elle grinça, longuement, comme quelqu’un qui bâille. Derrière, un escalier tournait à l’infini dans le noir.

« Bon, murmura Hugo en levant sa lanterne. On y va. »

Il n’était pas seul. Derrière lui, sans un bruit, le chat du curé s’était glissé dans l’escalier. Il avait la queue en point d’interrogation et l’air de dire qu’il passait par là par hasard.

« Tu viens avec moi ? demanda Hugo. »

« Miaou », fit le chat, ce qui ne voulait rien dire du tout.

« Alors tu passes devant, dit Hugo. Les chats voient dans le noir. »

Le chat monta trois marches, s’arrêta, se retourna, regarda Hugo, et redescendit se mettre derrière lui. « Miaou », fit-il encore, ce qui voulait peut-être dire : « Finalement, c’est mieux comme ça. »

Hugo sourit. Avec la lanterne dans une main et un chat dans les jambes, l’escalier lui sembla tout de suite moins grand.

Au premier étage, il trouva le nid de la chouette Hortense. C’était une chouette immense, ronde comme un tonneau, aux yeux jaunes, qui avait l’air de tout savoir et de ne rien dire.

« Bonsoir, dit Hugo poliment. Est-ce que vous auriez vu une petite roue de laiton ? »

« Hou, fit la chouette. Hou, hou. »

Une grosse chouette soulève son aile pour montrer un petit rouage doré posé sur un lit de plumes, devant le garçon.

« Je prends ça pour un oui », dit Hugo.

Elle pencha la tête, puis elle écarta une aile. Dessous, bien au chaud, il y avait un petit rouage doré, posé sur un lit de plumes.

« Vous l’avez trouvé ? s’étonna Hugo. »

« Hou », fit la chouette, d’un air modeste.

« Je peux le prendre ? »

La chouette cligna lentement des yeux, une fois, deux fois. Puis elle ferma l’aile de l’autre côté et laissa Hugo prendre le rouage sans un bruit. Un de trouvé !

Le deuxième étage était bien plus bruyant. On y entendait claquer, cliqueter, tinter. Hugo monta la dernière marche et découvrit un tas de trésors : des cuillères, des boutons, des capsules, un bout de miroir, une clé de ferme.

Au sommet du tas se tenait un corbeau, noir comme l’encre, les plumes en bataille.

« Halte ! cria-t-il. Ceci est ma collection. Interdit de toucher. Interdit de regarder trop longtemps. »

« Je ne veux rien toucher, dit Hugo. Je cherche un rouage de l’horloge. Il a peut-être roulé jusqu’ici. »

« Un rouage, dit le corbeau, en faisant semblant de réfléchir. Un rouage en laiton, de la taille d’une pièce, avec quatorze dents ? »

« Je ne sais pas combien il a de dents, dit Hugo. »

« Quatorze, dit le corbeau. Je les ai comptées. C’est mon plus beau. Je ne le donne pas. »

Le garçon tend une bille de verre bleue à un corbeau perché sur un tas de petits objets brillants.

Hugo s’assit sur la marche. Il réfléchit. « Et si on faisait un échange ? »

« Un échange ? »

« Je n’ai pas de trésor, mais j’ai ça. »

Il sortit de sa poche une de ses billes, la plus belle, une bille de verre bleu avec un tourbillon blanc à l’intérieur. Quand la lanterne l’éclaira, elle se mit à briller comme un petit morceau de ciel.

Le corbeau ne dit plus rien. Il la regarda, il pencha la tête à droite, puis à gauche, puis il avança d’un pas, deux pas, et tendit le bec.

« D’accord, dit-il enfin d’une toute petite voix. Marché conclu. »

Il déposa le rouage dans la main de Hugo et s’empara de la bille. En moins d’une seconde, elle trônait au sommet du tas, et le corbeau tournait autour, ravi, en faisant « croa, croa » comme on dit « merci ».

Au bord de la fontaine de la place, le garçon voit un petit rouage doré briller au fond de l'eau, près d'une grenouille.

Au fond de la fontaine

Hugo redescendit l’escalier avec deux rouages dans son petit sac, tintant à chaque pas comme deux grelots. Le chat du curé fermait la marche, très fier, comme s’il avait tout fait lui-même. Mais le troisième rouage n’était toujours pas là.

« Il manque le dernier, dit Hugo. Où est-ce qu’une petite roue peut bien rouler quand elle tombe d’une tour ? »

Le chat leva la patte, la reposa, et regarda vers la place. Peut-être qu’il n’avait rien voulu dire. Mais Hugo le suivit quand même.

« Il a dû rouler plus loin », pensa-t-il.

Il sortit de la tour. La nuit était presque tombée. Sur la place, il ne restait plus personne, sauf la fontaine, qui chantait toute seule son petit air d’eau.

Hugo s’approcha. Dans le bassin, sous la lumière de la lanterne, quelque chose brillait. Un petit éclat doré, tout au fond, entre deux cailloux.

« Le troisième ! s’écria-t-il. »

Il se pencha. Impossible d’attraper le rouage : il était trop loin, trop profond. Et Hugo n’avait pas envie de plonger tout habillé dans l’eau froide.

« Besoin d’aide ? » demanda une voix.

Sur le rebord de la fontaine, assise sur une feuille de nénuphar, il y avait une grenouille verte, avec des yeux ronds et un gros ventre qui se gonflait quand elle parlait.

Assis sur le rebord de la fontaine, le garçon écoute chanter la grenouille sur son nénuphar, sous les premières étoiles.

« Je m’appelle Prosper, dit-elle. Je suis le gardien de cette fontaine. Ce rouage, je le connais bien. Il est tombé hier soir, à l’heure où les étoiles se reflètent dans l’eau. »

« Tu peux me le rapporter ? »

« Bien sûr, dit Prosper. Mais pas pour rien. »

« Encore un échange ? soupira Hugo. Je n’ai plus de bille. »

« Ce n’est pas de bille que j’ai besoin, dit la grenouille. Ce soir, je n’ai personne pour me dire bonne nuit. Les autres grenouilles sont parties à la rivière. Alors si tu restes un petit moment à côté de moi, juste le temps que je chante ma chanson du soir… »

« C’est tout ? »

« C’est tout », dit la grenouille.

Hugo s’assit sur le rebord, les pieds qui pendaient. Prosper plongea comme une flèche verte, remonta avec le rouage dans sa bouche, et le posa dans la main de Hugo, tout mouillé, tout brillant.

Puis elle s’installa sur sa feuille, gonfla son ventre et chanta : « Croa… croa… croa… » Un chant lent, grave, rond comme une bulle. Hugo écouta. Et l’eau de la fontaine refléta, une à une, les premières étoiles.

Dans la tour, la grand-mère installe les petits rouages dans le mécanisme de l'horloge, la lanterne tenue par le garçon.

Sept coups

Quand Hugo remonta au sommet de la tour, accompagné par Mamie Odile qui l’attendait avec sa trousse d’outils, il n’y avait plus un bruit dans le village. Tout le monde était rentré.

Mamie Odile ouvrit la grande boîte du mécanisme, qui sentait l’huile et le vieux bois. Avec ses doigts de fée, elle glissa le premier rouage, puis le deuxième, puis le troisième, chacun dans son petit logement. Elle serra une vis. Elle donna un petit coup de pouce.

Clic. Clac. Cloc.

Le pendule se mit à osciller. Doucement d’abord, comme quelqu’un qui s’étire. Puis plus régulièrement. Tic. Tac. Tic. Tac.

« Et maintenant ? chuchota Hugo. »

« Maintenant, dit Mamie Odile, on attend sept heures. Il ne manque plus qu’une minute. »

Ils attendirent. Dehors, la lune montait au-dessus des toits. Dans la tour, l’horloge respirait.

Et quand la grande aiguille toucha le haut du cadran, la cloche sonna. Un coup, grave, profond, qui roula sur toutes les maisons. Puis un autre. Puis un autre encore. Chaque coup était plus doux que celui d’avant, comme s’il avait été frotté dans du coton.

« C’est bizarre, dit Hugo. Elle sonne beaucoup moins fort. »

« Elle a eu une longue journée, dit Mamie Odile en souriant. Elle sonne la berceuse. »

Le garçon descend l'escalier de la tour, la main dans celle de sa grand-mère, suivi du chat, le village dormant dehors.

Dans toutes les maisons du village, les enfants se glissaient dans leurs draps. Le corbeau fit un dernier tour autour de sa bille bleue. La chouette ferma les yeux. Prosper, dans sa fontaine, continuait de chanter, mais tout bas.

Hugo redescendit l’escalier de la tour, la main dans celle de sa grand-mère, le chat du curé ronronnant sur ses talons. En passant devant le palier de la chouette, il crut entendre un tout petit « hou », qui voulait dire bonne nuit.

Il bâilla. Une fois. Deux fois. Les sept coups résonnaient encore, de plus en plus lointains, de plus en plus lents, comme des pas sur de la mousse. Quand il arriva sur son oreiller, Hugo dormait déjà.

Fin

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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums