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Histoires du soir

L’écho qui répondait en retard

Après une dispute avec son petit frère, Zoé crie sa colère à une falaise qui renvoie chaque mot avec un temps de retard, et un peu plus doucement.

9-12 ans À lire en 6 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

L'écho qui répondait en retard
Une fillette seule devant une haute falaise grise, derrière un vieux moulin abandonné, appelle dans le vent du soir.

Le mur qui écoutait

Au fond de la vallée, derrière le moulin abandonné, il y avait un grand mur de roche grise que tout le monde appelait la Falaise Sourde. On disait qu’elle ne rendait jamais un cri tout de suite. Elle le gardait un moment, comme on garde une bille dans la main, avant de le renvoyer.

Zoé le savait. Elle avait onze ans et connaissait chaque sentier du coin. Ce jour-là pourtant, elle marchait vite, les poings serrés, le front plissé.

Son petit frère Noé, sept ans, avait pris son carnet de dessins sans demander. Il l’avait posé sur la table de la cuisine, et il avait renversé son verre de sirop dessus. La forêt de sapins, le renard et les étoiles s’étaient gondolés, collants et roses.

« Tu gâches tout ! » avait crié Zoé.

« C’était un accident ! » avait crié Noé.

Puis il avait claqué la porte de sa chambre, et elle celle du jardin.

Arrivée devant la Falaise Sourde, elle lança de toutes ses forces :

« Je ne te parle plus, Noé ! »

Rien ne revint. Le vent passa dans les herbes. Zoé allait s’en aller quand, très loin, une voix un peu cassée dit :

« Plus… Noé… »

L’écho avait répondu en retard, et il n’avait gardé que les mots du milieu. Il avait aussi changé le ton : ce n’était plus un cri. C’était presque une question.

La fillette est assise sur une grande pierre plate, le menton sur les genoux, face à la falaise, à la lumière du soir.

Les mots qui reviennent

Zoé essaya autre chose.

« Il a tout abîmé ! »

Elle compta dans sa tête, un, deux, trois, quatre. Et la falaise rendit, d’une voix plus douce :

« Abîmé… »

Puis, comme si la pierre réfléchissait encore :

« …Abîmé… tout ? »

« Pas tout, grommela Zoé. Le carnet. »

Elle ne criait plus. Sa voix était retombée toute seule, comme un ballon qui se dégonfle. Elle s’assit sur une grosse pierre plate, encore tiède, et posa son menton sur ses genoux.

« Il l’a fait exprès », dit-elle.

Quatre secondes, cinq, six. L’écho revint, presque en chuchotant :

« …exprès ? »

Zoé revit Noé dans la cuisine, sa main restée en l’air, son verre qui roulait. Elle revit surtout sa figure toute pâle, quand il avait compris ce qu’il avait fait. Non. Il n’avait pas fait exprès. Il voulait seulement regarder les étoiles du carnet.

« Non, murmura-t-elle. Pas exprès. »

La falaise ne répondit pas. Elle semblait attendre la suite.

Zoé se leva. Elle respira lentement, de tout son ventre, et dit d’une voix claire, sans crier :

« Pardon. »

Le frère et la sœur sont assis côte à côte sur la pierre plate, face à la falaise rosie par le soir.

Une deuxième voix

Le mot s’envola vers le mur gris. Dans le silence, Zoé entendit le ruisseau, les noisetiers, les grillons du soir. Puis, très loin, la falaise répondit :

« …Pardon. »

Elle sourit un peu. Elle allait tourner les talons quand elle entendit, juste derrière elle, un autre « pardon ». Ce n’était pas la voix de l’écho. C’était une petite voix enrouée, toute proche.

Au bord du sentier, à moitié caché derrière un noisetier, Noé se tenait debout, les bras serrés autour de son ventre, une feuille dans les cheveux.

« Je t’ai suivie, dit-il. Je voulais te le dire avant. Mais tu marchais tellement vite. »

« Je suis désolée d’avoir crié. »

« Je peux recopier le renard, si tu veux. Je dessine mal, mais je peux essayer. »

Zoé tapota la pierre plate à côté d’elle. Noé vint s’asseoir. Ils restèrent un moment sans parler, à regarder la falaise qui rosissait avec le soir.

« Elle est vraiment sourde ? » demanda Noé.

« Non, dit Zoé. Elle écoute. Seulement, elle prend son temps. »

Alors, ensemble, tout bas, ils lancèrent un dernier mot vers la roche : « Bonne nuit. » Ils comptèrent. Un, deux, trois, quatre, cinq. Et très doucement, la vallée entière murmura :

« …Bonne nuit… »

Ils rentrèrent par le sentier, côte à côte, et dans la poche de Zoé le vieux carnet rose séchait tranquillement, page après page, contre sa hanche.

Fin

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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums