Aller au contenu
Histoires du soir

La nuit au marché couvert

Endormi dans l'arrière-salle d'un marché, Basile se réveille en pleine nuit et découvre le monde secret de la boulangère qui travaille quand tout dort.

9-12 ans À lire en 10 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

La nuit au marché couvert
Un garçon s'assoupit sur un tabouret dans l'arrière-salle fraîche du marché, entre des caisses et des meules de fromage.

Le samedi de Basile

Tous les samedis, Basile aidait sa tante Roxane au marché couvert. Elle vendait des fromages, des gros, des petits, des ronds, des carrés, certains si forts qu’on les sentait depuis la rue. Basile avait onze ans et il connaissait chaque étal, chaque marchand, chaque dalle du sol.

Mais ce samedi-là, il se sentait un peu invisible.

« Ne touche pas à la balance, Basile. » « Pas le couteau, Basile. » « Va plutôt ranger les caisses, mon grand. »

Il rangeait les caisses. Il les rangeait depuis des mois. Pendant que les clients riaient au comptoir, pendant que sa tante coupait, pesait, emballait, lui empilait des cageots dans l’arrière-salle fraîche, où dormaient les meules sous des linges blancs. Il aurait aimé qu’on lui dise, une seule fois : « Tu fais ça très bien. »

Ce soir-là, après la fermeture, sa tante lui dit :

« Attends-moi ici, je vais chercher la camionnette. Cinq minutes. »

Basile s’assit sur un tabouret, entre deux piles de caisses. Il était fatigué. L’arrière-salle sentait bon le lait et la cave. Il posa sa tête contre un sac de toile, juste une minute. Et il s’endormit.

Quand il rouvrit les yeux, il faisait noir.

Seul dans le grand marché couvert vide, la nuit, un garçon passe devant les étals bâchés sous le regard d'un chat gris.

Le marché de la nuit

D’abord il ne sut pas où il était. Puis il reconnut l’odeur, et il comprit. Il se leva, fit quelques pas dans le noir, trouva la porte de l’arrière-salle et la poussa. Le grand hall du marché s’étendait devant lui, immense, vide, éclairé par quelques lampes de sécurité. Les étals bâchés dormaient dans l’ombre. Le plafond en fer, très haut, craquait doucement.

« Tante Roxane ? »

Sa voix se perdit sous la verrière. Les grilles de l’entrée étaient fermées. Il fit le tour du hall en tirant sur chaque porte. Personne. Il n’avait pas son téléphone : sa tante l’avait mis à charger dans la camionnette.

Il longea l’étal des poissons, vide et luisant, puis celui des fleurs, où quelques seaux d’eau tiède attendaient le matin. Un chat gris, perché sur une pile de cageots, le regarda passer sans bouger une moustache. Dans le noir, tout avait changé de visage. Les cerises en cire du fruitier ressemblaient à des yeux, les balances à de grands oiseaux immobiles. Pourtant rien n’était inquiétant. Le marché dormait, voilà tout, comme un grand animal bien portant.

Basile s’assit sur la marche d’un étal. Il avait un peu froid, un peu honte, et pas du tout envie de pleurer. Il n’avait peur de rien, au fond. Le marché était le sien, après tout.

Une grande boulangère aux bras enfarinés ouvre une petite porte lumineuse devant le garçon étonné, dans le marché sombre.

C’est alors qu’il entendit un bruit, très léger, venant du fond du hall. Clic. Clac. Une clé dans une serrure.

Une porte basse s’ouvrit. Une lumière jaune se répandit sur les dalles, et un nuage de farine fine entra, suivi d’une grande femme aux bras blancs, un sac sur l’épaule.

« Tiens ! dit-elle. Un lutin ? Ou le neveu de Roxane ? »

« Le neveu, dit Basile. Je me suis endormi. »

Elle éclata de rire, un rire chaud, qui roulait comme une miche. « Alors tu tombes à pic. Moi, c’est Hortense. Je cuis le pain du marché, la nuit, depuis avant ta naissance. Ta tante te cherche sûrement partout. Voyons ça. »

Elle prit le téléphone du gardien, accroché au mur, composa un numéro qu’elle connaissait par cœur, et dit deux mots. Puis elle raccrocha.

« Elle arrive dans une demi-heure. La route est longue depuis chez elle. En attendant, tu peux m’aider. Les mains dans la pâte, ça te dit ? »

Dans la boulangerie de nuit, près du grand four rougeoyant, le garçon pétrit de la pâte à côté de la boulangère.

La pâte qui lève

Derrière la porte basse, il y avait un monde que Basile n’avait jamais vu. Un four énorme, en briques, dont la bouche rougeoyait. Des planches de bois couvertes de pâtons, alignés comme des oreillers. Une table blanche de farine, et une radio qui jouait très bas une chanson lente.

« Tout le marché dort, expliqua Hortense, mais le pain ne dort jamais. Il faut le pétrir, le laisser reposer, le tourner, l’enfourner. Quand les premiers clients arriveront, les miches seront encore tièdes. »

Elle lui montra comment faire. Une main qui tire, l’autre qui replie, un quart de tour, on recommence. Basile s’appliqua. La pâte était douce et vivante, elle gonflait doucement sous ses doigts comme si elle respirait.

« Pas mal, dit Hortense au bout d’un moment. Tu as de bonnes mains. »

Basile rougit. Il baissa la tête vers la pâte pour qu’elle ne le voie pas sourire.

« Tu sais, reprit-elle en tournant une miche, ta tante ne te laisse pas toucher au couteau parce qu’il est affûté comme un rasoir, pas parce qu’elle doute de toi. Elle m’a parlé de toi cent fois. Elle dit que dans l’arrière-salle, personne ne range les caisses aussi bien. Que les meules ne sont jamais abîmées quand c’est toi qui t’en occupes. »

« Elle ne me l’a jamais dit à moi. »

Le garçon façonne un petit pain en forme de hérisson pendant que la boulangère enfourne des miches, à l'approche de l'aube.

« Les gens qui aiment le plus sont parfois les plus muets, dit Hortense. Ils oublient de le dire à voix haute. »

Basile fit un quart de tour à sa miche, puis un autre. Il pensa aux linges blancs sur les meules, à l’odeur de la cave, à ces rangées bien droites qu’il avait faites sans que personne les remarque. Quelque chose se dénoua doucement dans sa poitrine.

Ils façonnèrent ainsi des boules, des longues, des couronnes, et même un petit pain en forme de hérisson que Hortense l’autorisa à marquer de la pointe d’un ciseau. Pendant ce temps, la radio chantait toujours, et le four ronronnait, et Basile oubliait qu’il était fatigué.

Ils enfournèrent les premiers pains ensemble. Hortense en prit trois avec une grande pelle de bois, et Basile ouvrit la porte de fonte en protégeant son visage de la chaleur. Une odeur de croûte dorée emplit la pièce. Dehors, la verrière commençait à pâlir.

Sa tante serre le garçon dans ses bras à la porte de la boulangerie, au petit matin, un pain chaud contre lui.

Le bruit d’une camionnette

Quand une portière claqua sur le trottoir, Basile sursauta. Le temps de dire « c’est ma tante », la porte basse s’ouvrait déjà, et Roxane entrait, essoufflée, l’écharpe de travers, les yeux rouges.

Elle ne dit rien. Elle le serra dans ses bras, très fort, une longue seconde, avec une odeur de lait, de pluie et de fromage.

« Je t’ai cherché dans toute la ville, dit-elle enfin d’une voix un peu cassée. Je suis revenue au marché, il était fermé, je n’ai pas pensé à l’arrière-salle. Pardon, Basile. »

« Je me suis endormi. »

« Je sais. Hortense m’a dit. Et elle m’a dit autre chose aussi. »

Elle regarda ses mains blanches de farine, les pâtons alignés, la miche qu’il avait façonnée tout seul. Elle sourit.

« Samedi prochain, tu coupes le fromage avec moi. Je t’apprendrai. Et tu rangeras toujours les caisses mieux que personne. »

Basile hocha la tête. Il n’arrivait plus à parler.

Hortense lui tendit un pain encore chaud, enveloppé dans un torchon. Basile le serra contre lui comme un coussin. Dans la camionnette, sur la banquette, sa tante étendit sur lui son gros manteau. La route se déroulait dans la lumière grise, les rues se vidaient de leur nuit, et le pain tiède sentait le blé et le feu de bois.

Avant d’arriver, Basile dormait déjà, la joue sur la croûte, un petit sourire aux lèvres, tandis que derrière eux, au marché, les premiers stores se levaient.

Fin

Une autre histoire ce soir

Il reste un peu de veillée ? Voici la suite, et deux autres façons de finir la soirée.

Le lac aux cloches La suivante dure 10 min Le lac aux cloches Au petit matin, Nour et son grand-père vont écouter les cloches qui sonneraient sous un lac de montagne. Cette année, c'est elle qui prend les rames. 9-12 ans10 min Lire la suivante

Ou plutôt une de celles-ci

Histoires du soir

Une histoire du soir, chaque vendredi

Un petit rendez-vous pour le coucher, dans votre boîte e-mail. Désinscription en un clic.

Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums