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Histoires du soir

Capitaine Lou et la carte des vents

Dans la vieille malle de son arrière-grand-mère, Lou trouve une carte dont les vents parlent. Elle va apprendre à naviguer en prenant le temps de les écouter.

9-12 ans À lire en 14 min Ouvrir le livre

Aline Bertin

Capitaine Lou et la carte des vents
Dans l'atelier de voilier, l'oncle ouvre une vieille malle de bois devant Lou assise sur un tas de cordages.

La carte dans la malle

Lou avait douze ans et un rêve qu’elle n’avait jamais dit à personne : devenir un jour capitaine de son propre bateau. Pas un grand navire de croisière, avec des cheminées et des piscines. Non, un vrai voilier, avec de la toile blanche qui claque et une barre qu’on tient à deux mains.

Elle l’avait gardé comme un trésor, au creux de la poche, et elle y pensait chaque fois qu’elle voyait un bateau passer devant le môle.

Elle habitait un petit port de pêche, au bout d’une jetée de pierres grises. Son oncle Gaspard y tenait un atelier de voiles, une grande salle pleine de toile, de fil ciré et de bobines. C’est là qu’elle passait ses mercredis, assise sur un tas de cordages, à regarder l’oncle manier l’aiguille et la grosse paume en cuir.

Il lui avait appris à faire des nœuds. Le nœud de chaise. Le nœud de cabestan. Le nœud plat. Elle les connaissait tous, mais elle ne savait pas encore naviguer.

Un jour de grand ménage, l’oncle Gaspard ouvrit une vieille malle de bois qui dormait au fond de l’atelier.

« Tiens, Lou, dit-il. Tout ça appartenait à ton arrière-grand-mère, qui était marin. Je n’ai jamais osé y toucher. Regarde ce que tu trouves. »

Lou penchée sur une vieille carte marine étalée sur la table, où un petit visage rond dans le coin lui cligne de l'œil.

Lou souleva le couvercle. Ça sentait le sel, le cuir et le vieux papier. Il y avait un compas de laiton, une lunette fendue, un carnet aux pages rongées. Et tout au fond, roulée dans un étui de toile cirée, une grande carte.

Elle l’étala sur la table. Le papier était jauni, souple comme du tissu. Elle représentait une mer, avec des îles minuscules, des lignes tracées à l’encre bleue, et surtout, dans chaque coin, un petit visage rond, aux joues gonflées, qui soufflait.

« Ce sont les vents, dit l’oncle. On les dessinait comme ça, autrefois. Un visage pour chaque direction. »

« Il y en a un qui cligne de l’œil », murmura Lou.

Elle se pencha. Et le petit visage du nord-ouest, celui qui avait les joues rondes et les sourcils froncés, cligna de l’œil. Puis il parla, d’une toute petite voix, comme un souffle à travers une serrure.

« Enfin quelqu’un ! Il était temps. »

Lou recula d’un pas. L’oncle Gaspard, lui, n’avait rien entendu : il était allé chercher un balai. Elle se rapprocha lentement.

Elle regarda autour d’elle. L’atelier était toujours le même : la toile blanche, les bobines, la poussière dorée dans un rayon de soleil. Rien n’avait bougé. Et pourtant, tout était changé.

Lou écoute, les yeux écarquillés, les huit petits visages de la carte, aux joues rondes et aux humeurs différentes.

Un vent qui parle

« Tu parles ? » chuchota-t-elle.

« Bien sûr qu’on parle », dit le petit visage. Nous sommes huit. Je suis Noroît, le vent du nord-ouest. Ça fait soixante ans qu’on attend que quelqu’un nous écoute. Ton arrière-grand-mère nous écoutait. Elle ne partait jamais en mer sans nous consulter.

« Vous… vous savez où soufflera le vent ? » demanda Lou.

« Mieux que ça. Nous sommes le vent. »

Alors les autres visages se réveillèrent, l’un après l’autre. Il y avait Levant, qui avait la peau rosée et le sourire facile. Midi, qui bâillait toujours. Mistral, le vent du sud, qui avait des sourcils épais. Ponant, le vent d’ouest, qui parlait peu. Et d’autres encore, avec des noms qu’elle connaissait par les livres de marins.

« Tu veux naviguer, petite ? » dit Levant. Alors apprends nos humeurs. Ce n’est pas difficile : chacun de nous a un caractère.

« Je suis rude mais fidèle », grogna Noroît. Avec moi, on file vite mais il faut bien tenir la barre.

« Moi, je suis doux », dit Levant. Je pousse sans prévenir, puis je m’en vais.

« Moi, je dors, dit Midi. Ne comptez pas sur moi avant le soir. »

Le petit voilier bleu quitte le port au soleil; Lou tient la barre, sa vieille carte sur les genoux, son oncle à côté.

Lou s’était assise, les yeux écarquillés. Elle sentait son cœur battre. Voilà donc le secret des marins : le vent avait un visage, et il parlait. Mais seulement à ceux qui prenaient le temps d’écouter.

Le premier voyage

Le mercredi suivant, l’oncle Gaspard sortit son petit voilier, un bateau de bois bleu nommé La Sardine, qu’il utilisait pour les promenades. Il proposa à Lou de l’accompagner jusqu’à la petite île qui se voyait à l’horizon.

« Tu tiendras la barre. Je serai juste à côté. »

Lou emporta la vieille carte, soigneusement roulée dans son étui. Dès qu’ils furent sortis du port, elle l’étala sur ses genoux, en la protégeant du vent.

Noroît lui fit signe de son coin.

« Aujourd’hui, c’est moi qui commande, dit-il. Mais j’ai un conseil : tourne un peu la voile vers la gauche. Tu vas aller plus vite. »

Lou tira sur l’écoute. La toile se gonfla, La Sardine pencha doucement, et l’étrave se mit à fendre l’eau avec un joli bruit de ruban qu’on déchire.

L’oncle Gaspard haussa un sourcil, mais ne dit rien.

« Pas mal, ma nièce. Tu as senti le vent tourner ? »

« Oui, mentit à moitié Lou. Il me l’a dit. »

Ils glissèrent un bon moment. Puis Noroît s’agita.

Lou rit aux éclats à la barre du voilier qui change de bord, les cheveux au vent et les joues salées d'embruns.

Le soleil tapait sur le pont, le sel séchait sur ses bras, et Lou sentait sous ses pieds la vie du bateau, ce long frémissement qui monte dans la coque quand le vent est bon. Elle aurait voulu que le voyage dure toujours.

« Attention, petite. Je vais me fatiguer. Levant arrive, il va changer le vent. Prépare-toi à virer. »

Elle le fit juste à temps. Le vent passa de l’avant à l’arrière, la voile claqua, le bateau changea de bord, et Lou riait aux éclats, les cheveux fous, les joues salées d’embruns.

« Tu naviguais déjà, comme ça, à neuf ans ? » demanda-t-elle à son oncle.

« Moi ? Jamais aussi bien. »

Le voilier est immobile sur une mer lisse, la voile qui pend; Lou assise attend près de la carte déroulée.

Le jour où le vent s’est tu

Pendant tout l’été, Lou sortit chaque mercredi. Elle apprit à reconnaître les humeurs : celle de Mistral, qui soufflait par saccades et fatiguait la barre ; celle de Ponant, qui arrivait le soir avec des nuages roses ; celle de Midi, qui, il faut le dire, ne faisait presque rien. Elle apprit à lire le ciel, la couleur de l’eau, le vol des mouettes. Mais ce qu’elle préférait, c’était de dérouler la carte et d’écouter les petits visages se disputer gentiment.

Un jour de fin septembre, l’oncle Gaspard fut retenu par un client. Il lui dit :

« Tu peux sortir seule, jusqu’à la bouée rouge. Pas plus loin. Tu reviens avant la marée haute. Compris ? »

« Compris, mon oncle. »

Lou largua les amarres. La mer était calme. Elle hissa la voile, déroula la carte. Tous les visages dormaient, sauf un : Ponant, le vent d’ouest, qui bâillait. Un peu plus loin que la bouée, tout à coup, la brise tomba. Plus rien. La voile pendait comme du linge mouillé. La Sardine tournait sur place.

« Que se passe-t-il ? » demanda Lou à la carte.

« Le vent s’est tu », dit Ponant. C’est ce que nous faisons de temps en temps. Quand la mer est trop fatiguée, nous nous reposons tous ensemble. Cela s’appelle le calme plat.

« Mais je dois rentrer avant la marée haute ! »

Lou sent sur sa joue un souffle léger; la voile se gonfle à peine et le port apparaît au loin.

« Tu as le temps, dit Ponant doucement. Ne t’affole pas. Écoute-moi. »

Lou respira profondément. Elle se souvint de ce que lui avait appris son arrière-grand-mère dans le carnet aux pages rongées :

Quand le vent se tait, sois patiente. La mer te donnera ce dont tu as besoin.

Elle posa la barre. Elle s’assit au fond du bateau. Elle écouta. On n’entendait que l’eau qui clapotait contre la coque, le cri très lointain d’un goéland, et le souffle de sa propre respiration.

Au loin, la côte était un trait pâle, et l’île une petite bosse verte. Elle se dit qu’il y a, dans l’attente, une sorte de douceur que l’on ne connaît pas quand on court.

Puis elle sentit sur sa joue une caresse. Presque rien. Un frémissement.

« Le voilà, murmura Ponant. Je me réveille. Je te ramène. »

La voile se gonfla à peine. La Sardine se mit en mouvement, doucement, comme un grand oiseau qui prend son élan. Lou tint la barre, sans rien forcer. Elle regarda la bouée passer, puis la jetée apparaître, puis le toit de l’atelier de son oncle.

Elle arriva au port avec une demi-heure d’avance.

Le soir, Lou est couchée dans sa chambre, la carte roulée près du lit, et une brise légère passe sur les toits.

Une capitaine qui sait attendre

L’oncle Gaspard l’attendait sur le quai, un peu inquiet. Quand il la vit descendre, la carte à la main, le sourire jusqu’aux oreilles, il comprit qu’il n’y avait pas besoin de poser de questions.

« Alors ? Comment s’est passé ton premier voyage en solitaire ? »

« Le vent s’est tu, dit-elle. Mais j’ai attendu. Et il est revenu. »

Il hocha lentement la tête.

« Ton arrière-grand-mère disait toujours que le plus difficile, pour un capitaine, ce n’est pas de savoir quand partir. C’est de savoir quand attendre. »

Ce soir-là, Lou roula la carte avec précaution dans son étui, et la rangea sous son lit. En se couchant, elle crut entendre, très doucement, les huit petites voix qui se souhaitaient bonne nuit. Noroît bougonnait. Levant riait. Midi dormait déjà.

Elle sourit dans le noir. Dehors, un vent léger passait sur les toits, et elle reconnut sa signature : le doux Ponant, qui s’en allait vers l’ouest en emportant les derniers nuages de la journée.

Elle se tourna sur le côté, et sourit en pensant à Noroît, à Levant, à tous ces petits souffleurs qui ne l’oublieraient pas. Elle pensa à son voilier, à sa jetée, à tous les vents qui l’attendaient demain. Un jour, elle serait capitaine pour de bon. Elle le savait maintenant. Elle avait déjà appris le plus important, et elle avait tout le temps pour le reste.

Elle ferma les yeux. La mer chantait au loin, de sa grande voix de nuit, et Lou s’endormit en rêvant de voiles, d’étoiles et de petits visages ronds qui soufflaient dans le noir.

Fin

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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums