Le gardien des lanternes
Une nuit d'orage, toute la ville de Carrelune s'éteint. Un vieux gardien, trois enfants et bientôt tout un quartier vont rallumer mille lanternes.
La ville des mille lanternes
Dans la vieille ville de Carrelune, entre deux collines et un canal étroit, les rues étaient si anciennes qu’elles se tordaient comme des rubans. Les maisons se penchaient les unes vers les autres, et les toits se touchaient presque. Il y avait un pont de pierre à chaque coin de rue, et partout, accrochées aux façades, aux balcons et aux potences en fer, des lanternes.
Il y en avait des mille et des mille. Des grandes et des petites. Des rondes, des carrées, des en verre bleuté ou rouge. Chaque soir, à la tombée de la nuit, on les allumait, et la ville entière devenait un champ d’étoiles posées sur les murs.
Les habitants de Carrelune étaient fiers de leurs lanternes. Ils avaient bien l’électricité, comme partout, mais ils préféraient ces douces lueurs jaunes qui faisaient danser les ombres. Et pour qu’elles brillent chaque soir, ils avaient un gardien : Monsieur Barnabé.
Barnabé était vieux, maigre, un peu voûté. Il portait un long manteau gris, une écharpe tricotée, et il marchait avec une canne dont le pommeau représentait une tête de chouette. Tous les soirs, il parcourait les rues avec un long bâton muni d’une mèche, et il allumait les lanternes, une à une. Tous les matins, il les éteignait. Il les nettoyait, il remplaçait les mèches, il guérissait les vitres fêlées.

Les enfants le suivaient souvent, à distance. Personne ne savait vraiment ce qu’il pensait. Il parlait peu, et quand il parlait, c’était toujours doucement.
Parmi ces enfants, il y avait Pia, neuf ans, qui avait de grandes tresses brunes, une toux enrouée et la mauvaise habitude de poser trop de questions. Et il y avait son petit frère Matéo, six ans, qui ne parlait que de dragons. Et aussi Samuel, un garçon silencieux qui venait d’emménager et ne connaissait personne.
La nuit de l’orage
Ce soir-là, personne ne se doutait de rien. Le ciel était d’un violet épais, le genre de ciel qui promet quelque chose. Les mouettes volaient bas. Les chats rentraient avant l’heure.
Vers huit heures, le premier coup de tonnerre éclata. Il était si fort que les vitres vibrèrent, et que Matéo se cacha sous la table. Puis la pluie se mit à tomber, en rideau, drue, violente. L’eau coulait dans les ruelles en petits ruisseaux. Le canal grossissait à vue d’œil.
Et soudain, plus rien. Toutes les lumières s’éteignirent. Les fenêtres, les réverbères, l’enseigne de la boulangerie, les écrans, les frigos. Un silence stupéfait tomba sur la ville.
« Une panne, souffla Pia, penchée à la fenêtre. Mais une grosse. »
Dehors, c’était le noir complet, l’orage rugissait, et le canal grondait. Dans les maisons, on cherchait à tâtons des bougies, des lampes de poche, des allumettes. Certains avaient peur. Les enfants ne voulaient pas rester seuls.
« Moi, j’ai pas peur », dit Matéo, qui tremblait.
« Je sais, répondit Pia en le serrant contre elle. Moi non plus. »
Mais ce n’était pas vrai, et elle le savait. Car dehors, dans les rues sans lumière, on pouvait facilement tomber, glisser, se perdre. Et quelque part, sûrement, quelqu’un devait être en train de chercher son chemin.
Alors Pia pensa à Monsieur Barnabé.
« Il faut qu’on aille le voir, dit-elle à sa mère. Les lanternes, elles marchent sans électricité. Il suffit de les allumer. »
Sa mère hésita, puis acquiesça.
« Prenez vos cirés. Restez ensemble. Et revenez vite. »
Pia attrapa son frère par la main. Ils sortirent sous la pluie. À l’angle de la rue, ils croisèrent Samuel, qui s’était lui aussi aventuré, un parapluie cassé à la main.
« Vous allez où ? » cria-t-il.
« Chercher Monsieur Barnabé ! »
« Je viens avec vous ! »

Ils coururent à travers les ruelles, dans l’eau jusqu’aux chevilles, le long des murs. Ils trouvèrent le vieux gardien devant sa petite maison, juste au pied du pont de pierre. Il était déjà dehors, dans son long manteau gris, sa canne à tête de chouette d’une main et son bâton à mèche de l’autre. Il regardait la ville plongée dans l’obscurité, immobile, comme on regarde un très vieil ami malade.
« Monsieur Barnabé ! cria Pia. Les lanternes ! Il faut les allumer ! »
« Je sais, répondit-il sans se retourner. Mais je suis seul. Et il y en a mille. »
« Nous, on est trois, dit Pia. On peut vous aider. »
Il se tourna lentement. Dans l’éclair d’un coup de tonnerre, elle vit son visage ridé, ses yeux pâles. Il sourit, tout doucement.
« Alors, il me faut les plus courageux, murmura-t-il. Venez. Je vais vous montrer. »

La première flamme
Il leur donna à chacun une petite mèche, enroulée au bout d’un bâton plus court. Il leur montra comment ouvrir le petit volet de verre, comment toucher la mèche de la lanterne avec la flamme, sans souffler dessus, comment refermer le volet doucement. Le vent soufflait par rafales, et il fallait protéger la flamme de la paume.
« La lumière n’est pas une affaire de force, dit-il. C’est une affaire de patience. »
Ceux qui se pressent la soufflent. Ceux qui prennent leur temps la gardent.
Pia se rappela ces mots pendant toute la nuit.
« Vous commencez par la lanterne du pont, dit-il. Elle est la plus grande. Quand elle sera allumée, tout le monde pourra voir par où venir. »
Ils coururent jusqu’au pont. Pia grimpa sur le parapet, Samuel lui tenait les jambes, et Matéo éclairait avec une lampe de poche. Elle ouvrit le volet, approcha la mèche. Une fois, deux fois, la flamme s’éteignit dans le vent. Elle réessaya. À la troisième tentative, la mèche prit.
Et la grande lanterne s’alluma.
Une lumière chaude et dorée se répandit sur le pont, sur l’eau noire, sur les pavés mouillés. Pia sentit son cœur gonfler.
« Ça marche ! » cria-t-elle.
Au loin, quelqu’un répondit par un cri de joie. Quelqu’un avait vu la lumière. Une fenêtre s’ouvrit. Une tête apparut.
« Qui est là ? Qui a allumé ? »

« Le gardien des lanternes ! » répondit Samuel, d’une voix forte, en bombant le torse.
Monsieur Barnabé, derrière eux, se contenta de sourire.
Dans l’heure qui suivit, quelque chose de merveilleux se produisit. Les habitants de Carrelune, voyant la grande lanterne briller sur le pont, sortirent de chez eux. D’abord un voisin, puis dix, puis cent. Le boulanger, la fleuriste, le vieux monsieur du troisième, les jumelles de l’école, tous avec des parapluies et des imperméables. Ils ne savaient pas comment allumer une lanterne, mais ils voulaient aider.
Chacun sa rue
Monsieur Barnabé organisa tout. Il distribua ses mèches. Il montra les gestes. Il envoya les uns dans la rue des Tonneliers, les autres vers la place du Moulin, d’autres encore le long du canal. Chacun prit une rue. Chacun prit un balcon.
Pia, Samuel et Matéo, eux, devinrent des petits chefs d’équipe : ils guidaient les adultes, leur montraient comment ouvrir le volet, protéger la flamme, passer à la suivante.
Peu à peu, les lanternes s’allumèrent, une par une, puis dix par dix, puis par cent. La ville sortait de l’ombre, quartier après quartier, comme une grande fleur qui s’ouvre. Les murs se mirent à briller. Les pavés mouillés reflétaient mille petites étoiles. Même le canal semblait avoir retrouvé son sourire.

Quand la dernière lanterne fut allumée, au sommet de la tour de l’horloge, tout le monde se tut. La pluie avait cessé. Les nuages se déchiraient. La ville entière rayonnait, dorée, vivante, magnifique.
Et alors, quelqu’un se mit à chanter. D’abord doucement, puis plus fort. Une vieille chanson, que tout le monde connaissait. Les voix se mêlèrent, les unes aux autres, dans la nuit calme. Les enfants dansaient dans les flaques. Les voisins s’embrassaient.
Une vieille dame sortit son accordéon sur son balcon. Un garçon apporta un tambour. Sans que personne l’ait décidé, les rues devinrent une grande salle de bal en plein air, dorée par les lanternes, et l’orage lui-même, au loin, semblait s’être mis à jouer du tambour en sourdine.
Monsieur Barnabé, appuyé sur sa canne, regardait tout cela, les yeux brillants. Pia vint se placer à côté de lui.
« Vous êtes content ? » demanda-t-elle.
« Très, murmura-t-il. Depuis cinquante ans, j’allume ces lanternes seul. Je croyais que personne ne s’en souciait. Je me trompais. »
Il lui tendit sa canne à tête de chouette.
« Tiens. Tu veux la porter un moment ? »
« Moi ? Mais c’est la vôtre. »
« Elle ne m’appartient pas. Elle appartient au gardien des lanternes. Et il est temps qu’il ait de l’aide. »

Ce que fait la lumière
Ils rentrèrent tard, ce soir-là. Les rues étaient lumineuses, et les gens se saluaient comme au lendemain d’une fête. Dans leur appartement, leur mère avait préparé du chocolat chaud. Matéo s’endormit dès la première gorgée, la joue sur la table. Pia le porta dans son lit, avec Samuel qui aidait. Ils se dirent bonne nuit à voix basse, sur le seuil.
« À demain, dit Samuel. On sera là pour les éteindre ? »
« À la première heure, dit Pia. Avec Monsieur Barnabé. »
Elle monta dans sa chambre. Par la fenêtre, elle voyait les lanternes qui scintillaient jusqu’au bout de la rue, les toits mouillés, les ponts, les reflets dans l’eau. Elle pensa : il y a des nuits où tout s’éteint, c’est vrai. Mais il suffit de quelques mains, de quelques flammes, pour que la ville retrouve sa lumière.
Elle posa sa tête sur l’oreiller. L’orage s’éloignait, très loin, vers la mer, et ne faisait plus que de petits roulements de tambour. Les gouttes tombaient encore, une à une, sur les tuiles. Dans le silence de la nuit, elle crut entendre le pas régulier d’un vieux monsieur, quelque part, dans la rue en bas, qui faisait sa dernière ronde, et qui souriait.
Elle ferma les yeux. Dans la ville des mille lanternes, tout le monde dormait en paix.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums