Compartiment sept
Noé voyage seul dans un train de nuit vers un père et une vie qu'il ne connaît pas encore. Face à lui, un vieux contrôleur a un voyage à lui aussi.

Le train de 21 h 40
Noé avait onze ans et un sac à dos beaucoup trop lourd pour ce qu’il contenait. Dedans, il y avait deux pulls, une brosse à dents, un livre qu’il n’arrivait pas à lire et une boîte à chaussures percée de trous, avec rien à l’intérieur. Il l’avait emportée par habitude. Elle avait contenu, autrefois, un hérisson de jardin qu’il avait soigné trois semaines avant de le relâcher.
Ce soir-là, il montait seul dans un train de nuit. Sa mère l’avait accompagné jusqu’au quai, elle lui avait épinglé un papier au pull avec son nom et un numéro de téléphone, ce qui l’avait vexé, puis elle l’avait serré fort et longtemps contre elle, ce qui l’avait étonné. Elle ne pleurait pas. Elle disait seulement : « C’est juste pour l’été. »
Noé avait hoché la tête. Il savait que ce n’était pas tout à fait vrai. Son père habitait maintenant très loin, dans une ville de l’autre bout du pays, avec une maison qu’il n’avait jamais vue, et une femme qu’il connaissait à peine, et peut-être, bientôt, un bébé. Personne ne lui avait dit exactement combien de temps durerait l’été.
« Compartiment sept, place douze », lut-il sur son billet.
La porte coulissa. Deux couchettes de chaque côté, avec des draps blancs bien tendus et un petit oreiller plat. Une lampe jaune sur le mur. Un rideau bleu à la fenêtre. Et, assis tout au fond, un vieux monsieur en gilet gris, avec une casquette qu’il tenait entre ses mains, comme on tient un oiseau.
« Bonsoir, dit-il. Tu es en bas ou en haut ? »
« En haut », dit Noé.
« Bonne place. On voit mieux la lune. »

Ce que dit la nuit
Le train se mit en route avec un long soupir, et la gare glissa derrière la vitre. Noé grimpa sur sa couchette, rangea sa boîte à côté de lui, et resta immobile, les yeux ouverts. Il écoutait. Le train avait un rythme régulier, tac-tac, tac-tac, qui ressemblait presque à une phrase répétée sans fin. Noé essaya de deviner laquelle. « Tu ne reviens pas. » Non. « Tu vas voir. » Non plus. Peut-être juste : « Je suis là. Je suis là. Je suis là. »
« Tu ne dors pas », dit la voix du vieux monsieur, en bas, dans le noir.
« Non. »
« Moi non plus. À mon âge, on ne dort plus beaucoup. Je m’appelle Théo Tavernier. J’ai travaillé quarante ans dans les trains de nuit. Contrôleur, d’abord, et puis chef de train. J’ai fait tout le pays, dans les deux sens, plus de fois que je ne saurais le dire. »
Noé se pencha au bord de sa couchette. Dans la lumière jaune, le visage de Monsieur Tavernier ressemblait à une vieille carte, pleine de plis et de rivières.
« Alors vous connaissez tout », dit Noé.
« Presque tout. Les ponts, les tunnels, les petites gares où personne ne descend. Et surtout, les bruits. Écoute. »
Ils se turent. Le train traversa un pont : le tac-tac devint un grondement creux, comme un tambour dans une grotte. Puis un tunnel, et la fenêtre devint noire. Puis une plaine, où l’on entendait le vent siffler dans les fils.
« Chaque endroit a sa voix, dit le vieux monsieur. Si tu l’écoutes, tu sais où tu es, même les yeux fermés. »

La gare de l’horloge
Vers minuit, Monsieur Tavernier se mit à parler d’un village. Pas un grand village. Un village au bord d’un fleuve, avec une gare de brique rouge et une tour à horloge dont l’aiguille des minutes s’était arrêtée à moins cinq depuis des années.
« J’y suis né, dit-il. J’ai quitté ce village à dix-sept ans pour entrer dans les trains. Et pendant quarante ans, je suis passé devant sans jamais descendre. Le train s’y arrêtait deux minutes. Je me tenais sur le marchepied, avec mon sifflet, et je regardais le quai. Jamais je ne suis descendu. »
« Pourquoi ? » demanda Noé.
« Parce que j’avais peur, je crois, dit simplement le vieil homme. Peur que ce ne soit plus comme avant. Peur que personne ne me reconnaisse. Peur que tout soit pareil, et que ça me fasse mal quand même. »
Noé ne dit rien. Il sentit quelque chose lui serrer la gorge, comme si la phrase avait un peu parlé pour lui aussi. Il resta un moment sans bouger, la joue contre l’oreiller plat.
« Et ce soir ? » dit-il enfin.
« Ce soir, je suis en vacances. Pour la première fois. Je n’ai plus de sifflet. Il me reste une valise et un billet, et ce train s’arrête, vers cinq heures, à la gare de l’horloge. J’ai décidé d’y descendre. Mais à mon âge, je dors parfois d’un coup, et je ne veux pas me réveiller trop tard. Peux-tu me rendre un service ? »
« Lequel ? »
« Si tu ne dors pas, réveille-moi quand tu entendras le pont de fer, juste avant la gare. Tu le reconnaîtras : il chante. »

Le pont qui chante
Noé promit. Il ne comptait pas dormir, de toute façon. Il regarda défiler la nuit à travers l’interstice du rideau : des champs argentés, des fermes minuscules avec une seule fenêtre allumée, des routes désertes où brillaient les phares d’une voiture, une seule, comme une luciole. Il pensa à son père, à la maison inconnue, au bébé peut-être. Il pensa à sa mère, seule dans l’appartement.
Il sentit les larmes monter. Il les laissa venir, sans faire de bruit, parce que personne ne le voyait. Elles coulèrent sur l’oreiller, chaudes, puis tièdes, puis froides. Quand il n’en resta plus, il se sentit curieusement plus léger, comme après un orage.
En bas, la respiration de Monsieur Tavernier était devenue profonde et lente. Le train filait. Tac-tac, tac-tac. Noé tenait sa boîte à chaussures contre lui, et il écoutait. Les yeux fermés, il sut qu’ils traversaient un tunnel, puis une plaine, puis un petit bois où le bruit se faisait plus feutré.
Et puis, un peu avant l’aube, il l’entendit. D’abord un frémissement, puis une longue note métallique, aiguë et claire, qui montait et descendait, comme si le pont lui-même chantait. Noé se redressa, le cœur battant.
« Monsieur Tavernier ! chuchota-t-il. Le pont ! Le pont chante ! »
Le vieil homme ouvrit les yeux. Il resta un instant sans bouger, puis il sourit, et ce sourire illumina tout son visage.
« Je l’entends, dit-il. Merci, mon garçon. »
Il attrapa sa casquette, sa valise, et se leva. À la fenêtre, derrière le rideau qu’il tira, le ciel était pâle, couleur de lait, et on voyait une tour carrée avec une horloge arrêtée à moins cinq. Sur le quai, une lampe brillait. Quelqu’un, quelque part, avait peut-être gardé la lumière allumée.
« Tu sais, dit le vieil homme sur le seuil, c’est drôle. Je crois que ce n’est pas la gare qui me faisait peur. C’est le moment juste avant de descendre. »
Il toucha sa casquette, comme on salue, et il disparut dans le couloir. Noé le vit apparaître sur le quai, minuscule, la valise à la main. Il leva la tête vers l’horloge et sembla la saluer. Puis le train repartit.
Noé se rallongea. Le jour se levait sur le fleuve. Il tenait toujours sa boîte vide, qui ne l’était peut-être plus tout à fait. Le tac-tac revenait, tac-tac, et cette fois il avait compris la phrase. Elle disait : « On avance. On avance. Doucement. On avance. »
Il ferma les yeux, et il dormit enfin, tandis que le train roulait vers un matin qu’il ne connaissait pas encore.
Fin
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Écrit par Aline Bertin · Rédactrice, histoires du soir et albums